Enquête

Riches et discrètes, les tribus de la philanthropie sortent de l’ombre

Nourrie par les grandes fortunes, poussée par les banques et les universités, une industrie du mécénat voit le jour en Suisse. Mais ce «hub» philanthropique souffre encore de son opacité et d’un certain dédain du politique

Il y aura du beau monde le 16 novembre prochain au Bâtiment des Forces Motrices, une usine restaurée à grands frais qui trône à l’embouchure genevoise du Rhône. Quelque 350 convives feront assaut de générosité au dîner annuel de l’ONG Human Rights Watch, se disputant des tables à 8000, 15 000 ou 30 000 francs pour dix.

Des cadeaux d’exception seront mis aux enchères – le gala a déjà vu partir des magnums de grands vins, des œuvres d’Ai Weiwei, une montre Hublot gravée de la Déclaration des droits de l’homme. Human Rights Watch a levé jusqu’à 1,7 million de francs lors de son dîner genevois, ce qui en fait l’un des plus rentables pour l’organisation, avec ceux de San Francisco, New York et de la Silicon Valley.


 

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Cette soirée et d’autres qui émailleront le calendrier mondain ces prochains mois sont la partie visible d’une industrie philanthropique en expansion. L’acte ancestral de donner pour de bonnes causes se transforme en activité professionnelle, étudiée scientifiquement et faisant l’objet d’un buzz constant dans les cercles d’initiés.

Effervescence dans les banques

Au moins sept événements publics ou privés liés à la philanthropie sont prévus à Genève cet automne, sans compter la conférence «Rethinking Philanthropy» organisée par Le Temps, Le Monde et l'Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) le 12 octobre à la Maison de la Paix.

Le 28 septembre, l’Université de Genève a annoncé la création d’un Centre en philanthropie soutenu par Lombard Odier, les Fondations Edmond de Rothschild et la Fondation Hans Wilsdorf (pudiquement désignée par l’expression «une fondation privée genevoise»). Une chaire spécialisée dans l’étude du phénomène va être créée. L’institut de management IMD à Lausanne a déjà fait de même, tandis que l’Université de Zurich vient de lancer son Center for Sustainable Finance and Private Wealth.

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L’effervescence est surtout visible dans les banques. Impossible d’entrer dans un établissement zurichois ou genevois ces jours sans être accueillis par une vidéo sur la générosité des «visionnaires globaux» (UBS), une brochure sur les «philanthropreneurs» (Banque Edmond de Rothschild) ou des panneaux vantant l’engagement des employés pour les pays en développement (BNP Paribas).

Le conseil en philanthropie – à qui donner, combien, avec quel impact, sur quelle durée – est devenu une offre incontournable pour les grands de la gestion de fortune. «On le fait parce qu’il y a une demande des clients», explique Anna-Marie Harling, vice-cheffe d’une quinzaine de conseillers chez UBS. Ils travaillent aujourd’hui avec quelque 800 Ultra-high Net Worth Individuals (ceux qui ont plus de 50 millions à investir), une centaine de plus qu’il y a deux ans. En décembre, UBS invitera quelque 200 membres de son réseau de philanthropes, entrepreneurs sociaux et leaders d'opinion dans un palace de Saint-Moritz, pour discuter des dernière tendances dans le domaine.

Trentenaires actifs

La vraie raison du momentum actuel est démographique. Les avoirs des riches ont explosé dans le monde – ceux des milliardaires de 14 pays ont septuplé en vingt ans pour atteindre 5000 milliards de dollars, selon UBS –, mais ces fortunes vieillissent et s’inquiètent à la fois de leur succession et du sens de leur existence.

Depuis deux ans, Nathalie Sauvanet, responsable du conseil en philanthropie chez BNP Paribas Wealth Management, voit arriver un nombre croissant de clients attirés par la philanthropie au moment de penser à leur héritage: «Il s’agit principalement de couples de 55 ans et de personnes sans enfants qui craignent de laisser leur patrimoine en déshérence si rien n’est planifié de leur vivant», explique-t-elle.

A côté des 50-70 ans qui pensent à l’avenir (ou à leur fin), les trentenaires sont de plus en plus actifs, à l’image du Zurichois Carl Hirschmann, l’héritier de Jet Aviation, qui a réorienté sa fondation familiale vers la sécurité alimentaire, tout en se préoccupant d’éducation et de changement climatique.

Ces multimillionnaires plus jeunes veulent agir directement, attaquer les problèmes à la racine et maximiser l’impact de leur action. Mais aussi «laisser une trace et surtout impliquer leurs enfants», lorsqu’ils en ont, constatent Céline Denizot et Walter Stresemann de Vistra, une société fiduciaire genevoise qui s’est notamment spécialisée dans la gestion de fondations et trusts philanthropiques.

«Il n’y a pas une autre ville dans le monde de cette taille-là qui présente ce genre de milieu. Mais ça reste un microcosme»

Yann Borgstedt, fondateur de Womanity

A Genève, une demi-douzaine de cabinets – WISE, Philanthropy Advisors, Social Investors, Impact Finance… – aident ces nouveaux mécènes à structurer leurs projets, en trouvant les bons partenaires et en mesurant leur impact au fil du temps. «Il y a un écosystème, ce ne sont pas juste quelques personnes», confirme Etienne Eichenberger, précurseur du métier dans les années 2000 avec sa société WISE, cofondée avec Maurice Machenbaum.

Le terreau genevois

Pour ces spécialistes, dont le métier n’existait pas il y a quelques années, Genève offre un terreau alléchant. La ville abrite les deux plus grands récipiendaires mondiaux de dons privés, L’Alliance du vaccin (Gavi), qui a reçu 1,55 milliard de dollars de la Fondation Bill & Melinda Gates en 2015, et l’Organisation mondiale de la santé. Le CICR, le HCR ou MSF international sont d’autres gros bénéficiaires de dons.

Sur une petite surface, la cité lémanique présente une population «plus fortunée, diverse et ouverte à des causes internationales que ce qu’on trouverait dans une ville comme Lyon», estime Yann Borgstedt, un philanthrope genevois très en vue avec sa Fondation Womanity. «Il n’y a pas une autre ville dans le monde de cette taille-là qui présente ce genre de milieu. Mais ça reste un microcosme.»

De l’extérieur, ce monde reste difficile à pénétrer. «C’est très traditionnel, assez conservateur et discret, parfois presque secret, confirme Keyvan Ghavami, une figure montante du milieu philanthropique avec sa fondation Act On Your Future. C’est très stratifié, concentré, organisé en petits cercles, entre personnes qui se connaissent bien et se côtoient fréquemment.»

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Peu de nouveaux riches ici, plutôt du vieil argent, avec ce que cela implique de retenue. Pour être introduit, «il faut montrer qu’on est sérieux, sans ego», résume Atalanti Moquette, issue d’une vieille famille d’armateurs grecs, qui anime l’association Giving Women.

La cote de la Suisse est en train de monter et Genève devient un hub

Delphine Bottge, avocate spécialisée

«A partir du moment où vous appartenez à ce monde en tant qu’acteur, les contacts entre pairs sont faciles, car nous aimons échanger et partager, complète Valentine Demole, active au sein des fondations Albatros et If. En revanche, si vous venez interroger cette communauté sur ses activités ou la manière dont elle considère son rôle, il est vrai que nous pouvons être un peu fermés.»

Ambitions mondiales

Désormais, Genève et la Suisse se rêvent en eldorado philanthropique de niveau mondial. Et ce n’est pas totalement irréaliste: Geneva Global, un cabinet américain de conseil en philanthropie, a choisi son nom parce qu’il est synonyme de «confiance, de neutralité globale et d’envie d’investir».

Cette image rassure à l’international. «La cote de la Suisse est en train de monter et Genève devient un hub, confirme l’avocate spécialisée Delphine Bottge. Des philanthropes du monde entier choisissent la Suisse pour y constituer le centre de leur action.» Atouts de la place: un cadre juridique libéral, du pragmatisme dans les relations entre Etat et fondations, la prévisibilité.

Reste que le secteur souffre de deux tares anciennes: son opacité, et «l’image d’amateur qui collait à la philanthropie», comme le formule Hélène Vareille, une Française établie avec son mari dans le canton de Zoug, où le couple investit la fortune familiale dans l’éducation des enfants.

Patriarches et bonnes œuvres

«La philanthropie d’avant, c’était donner à des gens que l’on connaît, c’était du domaine de l’affectif», rappelle Firoz Ladak, qui dirige les Fondations Edmond de Rothschild à Genève depuis 2005.

Cette philanthropie à l’ancienne est volontiers caricaturée aujourd’hui, avec ses patriarches qui déléguaient les bonnes œuvres à leur femme, et son cortège d’avocats ou de notaires qui s’improvisaient conseillers en projets humanitaires.

Cette culture est en train de changer, mais le manque de transparence demeure. La grande majorité des fondations suisses ne divulguent aucun chiffre. Il n’existe aucune statistique des dépenses philanthropiques en Suisse, seulement des estimations: la fortune des fondations serait de 70 milliards et les dons privés se seraient montés à 1,8 milliard en 2015, selon l’Université de Bâle et la fondation ZEWO.

«Les autorités ont tous les chiffres [les fondations adressent chaque année des rapports détaillés aux cantons ou à la Confédération dans le cadre de leur surveillance, ndlr], mais ne les diffusent pas au nom de la protection des données, regrette Delphine Bottge. Pourtant, je ne vois pas ce qui s’opposerait à ce qu’on publie des données agrégées.»

Communication réticente

La banque Lombard Odier notait dans un rapport de 2010 qu’en Suisse, «les exigences de divulgation d’informations sont minimales». Elle suggérait la création d’un annuaire des fondations, qui permettrait de savoir qui fait quoi. Mais cette recommandation n’a pas eu de suite.

A Genève, on ignorait jusqu'à récemment ce que les fondations donnaient aux services de l’Etat, alors même que ces dons peuvent être très substantiels. «L’information n’était pas centralisée. Mais un inventaire interne qu’on espère complet a depuis été élaboré», assure la chancelière Anja Wyden Guelpa, très impliquée dans les contacts entre mécènes et administration. Mais ces données ne sont pas publiques.

On ignore aussi quelle proportion de fondations est dormante, même si le chiffre d’un quart à un tiers revient souvent. «Les autorités disposent d’un pouvoir d’intervention limité et semblent hésiter à sanctionner les fondations inactives, ainsi que le prévoit la législation actuelle», notait Lombard Odier dans son rapport.

Le Département fédéral de l’intérieur – qui surveille les fondations suisses actives à l’international – serait devenu plus attentif aux fondations dormantes depuis quelques années. Certains représentants du secteur, comme Jean-Charles Roguet de l’organisation ProFonds, dénoncent même une «dérive réglementaire» et des contrôles devenus tatillons.

Ces fondations ne sont pas sur le Web. Il y a une masse de fondations qui se cachent

Martin Engström, directeur du Verbier Festival

Certains des plus grands philanthropes suisses restent réticents à communiquer. On ignore ainsi qui sont les membres du Swiss Philanthropy Circle, discret cénacle basé à Zurich et qui regroupe quelques-uns des plus grands mécènes helvétiques.

«Nous sommes une alliance informelle de philanthropes qui se réunissent pour apprendre les uns des autres, explique simplement la présidente du Cercle, Monique Baer. Ce qui compte n’est pas qui nous sommes, mais le contenu de ce que nous faisons.» Contenu dont les détails ne sont pas publics.

Résultat de cette extrême discrétion, le démarchage des fondations peut se muer en parcours du combattant pour qui cherche des financements. «Il faut presque devenir détective, expliquait cet été le directeur du Verbier Festival, Martin Engström. Il faut trouver les gens qui sont dans les conseils de fondation, mais ces fondations ne sont pas sur le Web. Il y a une masse de fondations qui se cachent, il faut collecter des informations sur elles avant de les approcher, car dans ce monde-là, on n’a pas de seconde chance.»


 

Le secteur en chiffres

70 milliards: c’est le montant des avoirs dont disposent les fondations en Suisse, selon le Centre d’études philanthropiques de l’Université de Bâle

13,4 milliards: montant dont disposent les fondations dans les cantons de Fribourg, Genève, Neuchâtel, Vaud et Jura

1,8 milliard: montant des dons effectués par la population suisse en 2015

13 172: Nombre de fondations enregistrées en Suisse en 2016

80% des fondations suisses n’ont pas de personnel rémunéré et 30% disposent de moins
de 1 million de francs, selon un rapport de Lombard Odier

50% des fondations genevoises qui sont sous surveillance cantonale ont moins de 340 000 francs de capital


 

Des banques à l’Aga Khan, le défilé des philanthropes

A Genève, le milieu des donateurs se divise en tribus bien distinctes. Revue de détail, non exhaustive, de certains groupes en vue.

Les fondations internationales

La plus grande institution dans cette catégorie est sans doute la fondation Oak, créée à Genève par le milliardaire Alan Parker, ancien roi du groupe de magasins hors taxes DFS.

Selon l’OCDE, la fondation Oak a versé plus de 270 millions de dollars pour des projets dans des pays en développement de 2013 à 2015. Elle soutient des projets dans le domaine de l’environnement, du climat, de la protection de l’enfance ou des droits des femmes. Elle emploie 53 personnes à Genève.

Tout aussi discrète, mais encore plus grande, la Fondation Aga Khan emploie 120 personnes à Genève, selon son chargé de communication, Sam Pickens. Il s’agit en réalité d’un réseau de fondations créées dès 1967 par l’imam des ismaéliens (un courant de l’islam chiite) et ancien résident genevois Karim Aga Khan. Il affirme mobiliser 925 millions de dollars par an – surtout auprès de gouvernements – pour des projets de développement.

Derrière ces poids lourds, une myriade de structures plus modestes se sont établies à Genève, comme Cartier Philanthropy, qui emploie quatre personnes et a donné 36 millions de francs ces quatre dernières années pour des projets de développement.

La finance protestante et les banques

Encore et toujours discrets, selon l’adage «le bruit ne fait pas de bien et le bien ne fait pas de bruit», les banquiers privés sont les piliers historiques de la philanthropie genevoise.

Leur discrétion s’explique entre autres par le besoin des grandes familles de se prémunir des solliciteurs importuns. Mais certains (Ivan Pictet, Patrick Odier, Bénédict Hentsch, Claude Demole, Yves Oltramare…) sont devenus plus visibles ces dernières années. Et le mouvement va au-delà de ces figures de proue. «Il y a davantage de visibilité, en effet, pas par désir d’apparaître, mais parce que si on veut collaborer avec d’autres mécènes ou nouer des partenariats public-privé, il faut bien montrer qu’on existe», indique Valentine Demole, dont le père, Claude, appartient au conseil de la Fondation de bienfaisance du groupe Pictet.

Du côté des banques elles-mêmes, Lombard Odier et Pictet mènent leurs propres actions philanthropiques. La branche établie en Suisse de la famille Rothschild, qui possède la banque éponyme, pilote depuis Genève ses fondations, qui emploient une dizaine de personnes.

Mécènes étrangers

Plusieurs hommes (et femmes) d’affaires établis à Genève y ont implanté leurs activités philanthropiques, avec des profils sont variés: Neil Rimer, Canadien qui investit dans les technologies avec sa société Index Ventures, est membre du comité de Human Rights Watch; John McCall McBain, autre Canadien ayant fait fortune dans les petites annonces, a créé une fondation qui revendique des dizaines de millions de dollars de dons; Dorothy Latsis, héritière d’une dynastie d’armateurs grecs, préside la fondation philanthropique orthodoxe; l’ancien homme clé du pétrole gabonais, Samuel Dossou, anime depuis Genève sa fondation Espace Afrique.

Wilsdorf, le géant silencieux

Un ministère parallèle des infrastructures, de la recherche, de la culture et de l’action sociale. C’est ainsi que les initiés décrivent la fondation Wilsdorf, acteur central mais quasiment muet de la philanthropie genevoise.

 

Propriétaire de l’entreprise Rolex, elle n’investit qu’à Genève, communique très peu sur ses activités et demande généralement que son nom ne soit pas cité – d’où l’expression «une grande fondation privée genevoise» qui fleurit un peu partout. Sa petite équipe de quelque sept personnes traite environ 4000 demandes par an, selon une source bien informée.

La fondation aide des particuliers dans le besoin, investit dans la renaturation des rivières et la rénovation de musées, mais finance aussi d’énormes constructions comme la future Cité de la musique (environ 250 millions de francs), le nouveau siège de la Haute Ecole d’art et de design (100 millions) ou la maison des entreprises sociales de Plan-les-Ouates (devis en cours de finalisation, de l’ordre de 80 millions).

«C’est vraiment un acquis utile pour Genève, car cette fondation permet de réaliser de grands projets rapidement», résume l’ancien ministre cantonal des Finances David Hiler.

Traders en matières premières

Plutôt réputés pour incarner une version sans concession du capitalisme, les négociants en matières premières sont des philanthropes actifs. La Fondation Trafigura revendique 48 millions de dons à des «communautés vulnérables» depuis 2007. Le négociant en pétrole Gunvor affirme donner 1% de son bénéfice annuel à des projets philanthropiques. De grandes figures du secteur font du mécénat à titre plus individuel, comme Jean-Claude Gandur ou Marco Dunand (Mercuria).

Repenser la philanthropie

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