Un fantôme a plané ce dimanche dans les divers fiefs des états-majors politiques: celui d’Eveline Widmer-Schlumpf, l’ancienne conseillère fédérale qui jusqu’à sa démission en octobre 2015 avait été une infatigable avocate de la troisième réforme de la fiscalité des entreprises (RIE III) avant de s’en distancier en fin de campagne. Alors que tout le monde parlait d’elle, elle a brillé par sa discrétion, ne répondant à aucun des nombreux médias qui l’avaient sollicitée au préalable. Dans le duel qu’elle a indirectement livré à l’actuel ministre des finances Ueli Maurer, elle a remporté une victoire à plates coutures.

S’élevant à 60%, le «non» est si marqué qu’il ne peut être imputé à une seule intervention durant la campagne. Il n’empêche. La bombe qu’a lâchée Eveline Widmer-Schlumpf le 23 janvier dernier dans le quotidien de boulevard «Blick» a marqué les esprits. Alors que les deux camps étaient au coude à coude dans les sondages, beaucoup d’observateurs y ont vu un moment décisif de la campagne. «La réforme n’est plus équilibrée», affirme-t-elle. Deux jours plus tard, Ueli Maurer rétorque dans le même journal, en ayant raison sur certains points. Mais il ne convainc plus lorsqu’il attaque personnellement son prédécesseur, qu’il accuse de «ne plus être au courant du dossier».

Eveline Widmer-Schlumpf et Ueli Maurer. Jusqu’au début des années 2000, c’est un tandem qui fonctionne bien au sein de l’UDC. D’un côté, une conseillère d’État grisonne aussi pugnace que populaire. De l’autre, un président de parti qui vole de victoire en victoire aux élections fédérales. «Eveline Widmer-Schlumpf est l’une des politiciennes les plus compétentes du pays», se félicite encore Ueli Maurer dans la «NZZ» en juillet 2003. Il voit en elle une candidate potentielle pour succéder à Samuel Schmid.

Rupture sur la politique fiscale

Mais la relation tourne à l’aigre peu après. En 2004, Eveline Widmer-Schlumpf mène la fronde des cantons qui lancent le référendum contre le paquet fiscal que soutient l’UDC. La «reine du fédéralisme» l’emporte haut la main.

En 2007, c’est même la rupture. L’UDC a une nouvelle fois triomphé aux élections fédérales et compte bien faire réélire son conseiller fédéral Christoph Blocher, sur lequel il a basé toute sa campagne. Irrité par ses «dérapages», le centre-gauche pense alors à la Grisonne pour évincer celui qui selon lui est resté un «tribun UDC» au Conseil fédéral. Le socialiste grison Urs Hämmerle entame quatre jours des négociations secrètes avant l’élection. Dans un livre, il raconte qu’elle n’a jamais dit «oui» ou «non». Elle reste fuyante, ne promet rien ni au front républicain anti-Blocher, ni à Ueli Maurer dont le parti est trop sûr de la réélection de son leader. Mais c’est encore Eveline Widmer-Schlumpf qui s’impose.

Onze ans plus tard, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts de l’Aar à Berne. Elu à son tour au Conseil fédéral, Ueli Maurer y retrouve la «traîtresse» désormais passée au Parti bourgeois démocratique (PBD). Mais tous deux savent enfiler le costume du magistrat. «Humainement, ils se sont bien entendus et se sont montrés très professionnels», témoigne un collaborateur qui a travaillé avec les deux. Jusqu’à la votation de ce dimanche, l’occasion d’une ultime et orageuse dispute.

Point de bascule

Plusieurs observateurs ont vu dans l’intervention d’Eveline Widmer-Schlumpf un point de bascule. «Un tiers des articles de la fin de campagne y fait allusion», constate l’institut de recherche Fög de l’Université de Zurich. Pour le camp du «oui», c’est le coup d’assommoir dont on se serait bien passé. «Cela n’a pas été décisif, mais cela a accentué la tendance vers le «non» que nous avions déjà constatée auparavant», note le président de l’association faîtière «economiesuisse» Heinz Karrer. De son côté, la secrétaire générale du PDC Beatrice Werdtli se dit «déçue» du moment de l’intervention d’Eveline Widmer-Schlumpf. «Mais c’est plutôt Christian Wanner (PLR), ex-président de la Conférence des directeurs cantonaux des finances, lui aussi critique envers la réforme, qui a crédibilisé ses propos».

En résumé, lors des batailles importantes, c’est toujours Eveline Widmer-Schlumpf qui gagne et Ueli Maurer qui mord la sciure. En tant que ministre des finances, Eveline Widmer-Schlumpf n’a pas perdu une seule fois sur dix votes. Elle jouit de la confiance du peuple, au contraire d’Ueli Maurer, déjà vaincu lors du combat de l’achat des avions de chasse Gripen en tant que ministre de la Défense et trop menaçant durant la campagne.

Reste à savoir si Eveline Widmer-Schlumpf n’a pas crucifié son parti par son attitude revancharde à l’égard d’Ueli Maurer. Le 14 janvier lors du congrès du PBD, elle n’a pas marqué le même scepticisme que dans «Blick», où elle a clairement désavoué une formation qui a été créée pour elle en 2008. Le PBD s’en relèvera-t-il? Son président Martin Landolt tient à dédramatiser: «Je ne crois pas que le PBD souffrira de cette prise de position personnelle. Nous restons un parti bourgeois, mais raisonnable», déclare-t-il.


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