Sécurité alimentaire

Rien ne va plus entre la gauche et le monde agricole

Le Conseil national se penchera en mars sur l’initiative de l’Union suisse des paysans. L’opposition est forte

La sécurité alimentaire, en principe, tout le monde y est favorable. Qui ne souhaite pas avoir la garantie de pouvoir acquérir des denrées alimentaires de qualité, en suffisance et à un prix abordable? Sauf que l’initiative de l’Union suisse des paysans (USP), dont les signatures ont été récoltées en un temps record, rencontre une forte opposition politique.
Le Conseil national en débattra durant la session de printemps, le 9 mars. Comme le Conseil fédéral, la commission de l’économie et des redevances (CER) recommande de rejeter le texte mais le vote a été très serré: douze voix contre dix et deux abstentions. Parmi les opposants, on trouve le PLR qui craint notamment davantage de protectionnisme, mais aussi, et c’est plus étonnant, la gauche et les écologistes.

Une liste de reproches

Le désamour entre défenseurs de l’environnement et le monde agricole ne date pas d’hier et ce n’est pas la sécurité alimentaire, préoccupation pourtant commune, qui va les réconcilier. Conseillère nationale grisonne et présidente de Pro Natura, Silva Semadeni estime que cette initiative est inutile puisque la sécurité alimentaire est déjà inscrite dans la Constitution. «L’Union suisse des paysans (USP) veut renforcer cette notion. Mais dans quel but? Intensifier la production alors que la sécurité alimentaire est élevée en Suisse et que l’agriculture suisse n’a jamais autant produit? Une intensification de l’agriculture se fera au détriment de la protection de l’environnement», craint-elle.
Silva Semadeni souhaiterait plutôt que le monde agricole s’engage à réduire l’utilisation d’engrais chimiques, de pesticides ou encore d’antibiotiques. «En 2008, l’Office fédéral de l’agriculture et l’Office fédéral de l’environnement se sont entendus pour fixer des objectifs environnementaux à l’agriculture. Mais ils ne sont pas atteints, rappelle la présidente de Pro Natura. Il faudrait un calendrier contraignant. Le rapport paru en 2015 indique que l’état de la biodiversité en Suisse est alarmant». Silva Semadeni a soutenu la dernière révision de la loi agricole, entrée en vigueur en 2014. «La politique actuelle va dans le bon sens, elle accorde la priorité à la production tout en rétribuant des prestations écologiques. Aujourd’hui, j’ai cependant l’impression que l’USP veut revenir en arrière», regrette-t-elle.

Le Parti socialiste devrait soutenir cette position. Mais la sénatrice Géraldine Savary (PS/VD), vice-présidente du PS, avance encore d’autres arguments. «La prime à la vache vient d’être remplacée, dans le cadre de la nouvelle politique agricole, par une prime à la biodiversité. Si l’initiative est acceptée, il faudrait à nouveau changer de système. Or, je crois que le monde agricole a besoin de stabilité. Et je rappelle que la nouvelle politique agricole a été acceptée par l’Union Suisse des paysans!», lance la sénatrice.
Présidente de l’association des AOP-IPG, Géraldine Savary dit comprendre les inquiétudes du monde agricole. «Mais au lieu de modifier la Constitution, commençons par consolider les montants consacrés aux paiements directs, menacés par le programme d’économies de la Confédération. Quant à la production agricole suisse, agissons là où c’est nécessaire, dans une approche sectorielle et dans le cadre législatif actuel», prône la sénatrice.
Les Verts n’ont pas encore pris officiellement position. Pour Adèle Thorens, co-présidente, «l’initiative de l’USP ne comporte a priori rien de choquant». Mais la conseillère nationale vaudoise rejoint les préoccupations de Silva Semadeni. «L’aile conservatrice de l’USP n’a eu de cesse, ces derniers temps, de présenter l’initiative comme un instrument d’intensification de notre agriculture, attaquant les acquis écologiques de la dernière politique agricole. De plus, les paysans se sont montrés très agressifs sur le dossier de la protection des eaux, remettant en cause le compromis qui avait mené au retrait de l’initiative des pêcheurs Eaux vivantes, demandant la renaturalisation des cours d’eaux», déplore Adèle Thorens.

Des progrès

Conseiller national (PLR/FR) et directeur de l’USP, Jacques Bourgeois ne sera pas surpris d’entendre tous ces arguments à la tribune du Conseil national. Pro Natura a déjà fait connaître sa position, notamment dans un communiqué très sévère publié le jour de la manifestation paysanne, le 27 novembre 2015 à Berne. «Nous ne voulons pas de retour en arrière», répond-il. Mais il faut déplacer le curseur. «Les agriculteurs doivent pouvoir vivre de leur production. Ce n’est pas normal qu’ils gagnent plus en laissant fleurir un champ qu’en le cultivant». Et de rappeler que d’énormes efforts sont déjà faits pour limiter les atteintes à l’environnement. L’utilisation d’antibiotiques, notamment, a été considérablement réduite. «Et nous avons constitué un groupe de travail pour aller plus loin encore», plaide-t-il.
Jacques Bourgeois, qui peut compter sur le soutien du PDC et de l’UDC, sait qu’il ne parviendra que difficilement à convaincre la gauche et les milieux écologiques, «alors qu’ils devraient être contents de voir les paysans se battre pour une agriculture forte et de proximité».


Les citoyens seront appelés à se prononcer sur plusieurs initiatives agricoles

Après la votation de dimanche sur l’initiative des Jeunes socialistes contre la spéculation sur les denrées alimentaires, l’agriculture restera à l’agenda politique un certain temps. Plusieurs initiatives suivent en effet leur parcours démocratique. Outre la proposition de l’Union suisse des paysans visant à renforcer la sécurité alimentaire en Suisse, dont il sera question durant la session parlementaire qui s’ouvre lundi, le Conseil fédéral s’est penché ce mercredi sur l’initiative pour des aliments équitables, déposée par les Verts. Même s’il considère que les objectifs sont légitimes, il en recommande le rejet.

L’initiative des Vert exige des aliments de qualité, issus d’une agriculture respectueuse de l’environnement et des animaux, et produits dans des conditions équitables, qu’ils soient suisses ou importés. Pas de bœuf provenant d’élevages intensifs, de riz contenant des pesticides ou d’oranges cueillis par une main-d’œuvre mal payée dans les assiettes des consommateurs helvétiques. C’est justement ce qui gêne le Conseil fédéral, qui estime que l’initiative est contraire au droit commercial international et aux accords commerciaux. Il relève également la difficulté d’effectuer des contrôles hors de nos frontières et le renchérissement des denrées pour les consommateurs. Dans un communiqué, les Verts regrettent que le Conseil fédéral place ainsi le libre-échange au-dessus de la protection de l’environnement et des conditions de travail équitable.

Mais le Conseil fédéral ne devrait pas réserver un meilleur sort à deux autres initiatives dont la récolte de signatures s’achèvera prochainement: celle d’Uniterre sur la souveraineté alimentaire et celle d’un groupe de paysans pour préserver les vaches à cornes.

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