Le directeur de la Direction du développement et de la coopération (DDC) Walter Fust s'est rendu le week-end dernier à Belgrade. Il a discuté avec les autorités serbes des possibilités d'envoyer une mission humanitaire au Kosovo (voir Le Temps 21 avril). Il raconte ce qu'il a vu et ressenti dans la capitale yougoslave, où il est de plus en plus difficile de se rendre.

Le Temps: Comment avez-vous ressenti la vie à Belgrade?

Walter Fust: Malgré la propagande qui tente de nous persuader du contraire, la vie est loin d'y être normale. La situation est presque irréelle. Le trafic est rare, et les gens qui circulent ont des regards qui traduisent leur souffrance, leur inquiétude. Ils ne comprennent pas que le peuple serbe soit pareillement diabolisé par la communauté internationale. Ils ont l'impression que tout le monde est contre eux, sauf quelques pays dont les médias étatiques reconnaissent clairement qu'ils ne sont pas partie au conflit, comme la Grèce, la Russie ou l'Ukraine.

– Et la Suisse?

– Notre pays a une excellente réputation, mais ce n'est pas véritablement perceptible dans les médias locaux. Ce qui est très apprécié, c'est que la Suisse est le seul pays à apporter une aide humanitaire dans l'ensemble de la région, y compris en Serbie. Les gens ont l'impression que la communauté internationale concentre son aide et sa compassion sur le Kosovo. Ils se sentent abandonnés. Ils ont pourtant aussi besoin de matériel sanitaire et de denrées non périssables.

– Avez-vous personnellement ressenti ces sentiments anti-occidentaux?

– Très clairement. Mais il ne faut pas généraliser. Il n'est pas toujours facile de dire si c'est du ressentiment à l'égard de l'Occident ou si ce n'est pas plutôt l'expression du patriotisme. Ce qui est sûr, c'est que ces témoignages existent et sont visibles: voyez la force que les gens ont de ne pas céder, de ne pas se rendre, de passer leurs nuits à occuper des ponts, de chanter des chants patriotiques.

– Quel est le rôle de la télévision serbe?

– Il est très important. Elle diffuse de la musique traditionnelle, elle évoque l'histoire du pays, elle montre les protestations à l'étranger contre les frappes de l'OTAN. C'est évidemment très unilatéral. Et je crois que le bombardement de la TV serbe est ressenti comme un coup très dur dans les grandes villes.

– Comment le quotidien des Belgradois s'organise-t-il?

– Ils essaient de vivre normalement. Le ravitaillement fonctionne plutôt bien. Il y a, c'est vrai, des queues devant les magasins, mais ce n'est pas généralisé. Je crois que ce pays s'est habitué à vivre dans un climat de sanctions. Il a appris à se débrouiller pour s'approvisionner depuis les pays voisins. Le plus grand problème, c'est que, notamment à cause des destructions, il y a beaucoup de nouveaux chômeurs. On a dit qu'un demi-million de personnes seraient bientôt dépendantes de l'aide sociale. Mais celle-ci ne fonctionne probablement plus comme auparavant. Ces nouveaux chômeurs ne vont pas tarder à chercher leur fortune ailleurs.

– Craignez-vous un exode de Serbes qui pourrait s'ajouter à celui des Kosovars?

– Ce n'est pas exclu. Si la guerre dure, on risque effectivement de vivre une telle situation. J'ai été touché par l'absence de perspectives d'avenir des gens.

– Cette situation ne pousse-t-elle pas la population à se rebeller contre Milosevic?

– Certainement derrière des portes closes, mais pas publiquement. Je crois que, en grande majorité, les gens ne se demandent pas pourquoi ils subissent ces raids aériens. Ils ne font pas de distinction entre Milosevic et le peuple serbe. Dans leur esprit, c'est l'âme serbe que l'on touche. Et plus les bombardements dureront, plus les gens seront préoccupés par leur propre sort et moins ils se sentiront concernés par le Kosovo.

– Les gens évoquent-ils la fin de la guerre?

– Non. Ils voient que la spirale de la violence tourne, mais ils n'en voient pas la fin.