La Poste doit elle aussi s’adapter à la crise sanitaire, ce qui n’est pas évident. Son directeur Roberto Cirillo évoque cette période troublée.

Le Temps: Est-il possible d’assurer la desserte de base partout en temps de crise?

Roberto Cirillo: Nous nous efforçons de maintenir nos prestations au plus haut niveau le plus longtemps possible. Mais La Poste doit aussi s’adapter et gérer les effets de cette crise. Nous devons mettre en place des mesures de protection de la santé de notre personnel et ne pouvons pas utiliser les mêmes processus. En temps normal, nous assurons la livraison de 97,7% du courrier A le lendemain. En période de crise, nous ne pouvons pas donner les mêmes garanties d’acheminement*. Mais il est exclu de livrer le courrier A avec une semaine de retard.

La livraison des journaux est-elle garantie?

L’enjeu, c’est d’assurer la distribution des journaux le plus tôt possible le matin. C’est difficile, car une partie des collaborateurs qui assurent ce service travaillent à temps partiel et sont âgés de plus de 65 ans. Cela concerne environ 700 personnes. Elles peuvent rester à la maison. Nous essayons de compenser avec les autres collaborateurs et cherchons des solutions avec les éditeurs. Si la crise dure, la distribution se fera peut-être plus tard dans la journée.

Dans quelle mesure la demande de livraison de colis augmente-t-elle?

En temps normal, le volume de colis progresse de 20% en moyenne, avec des pics à certains moments. En mars, nous en sommes à 40%. Cela équivaut à la période de Noël. Mais, contrairement aux fêtes de fin d’année, nous ne pouvons pas augmenter les effectifs dans les centres de tri, car nous devons respecter les règles de distance sanitaire. Nous trions cependant aussi les paquets le samedi.

La Poste livre-t-elle davantage de nourriture à domicile?

La semaine dernière, la hausse de la demande était de 300%. C’est un grand défi pour nos collaborateurs, car nous devons en tout temps garantir le respect des consignes de santé publique. Nous avons demandé et obtenu l’autorisation de pouvoir livrer des denrées alimentaires le dimanche.

Les magasins étant fermés, La Poste est-elle aussi sollicitée pour livrer des colis plus volumineux que d’habitude?

Oui. Il y a une forte demande de livraison pour du mobilier, des vélos, des cabanes de jardin ou des canapés de salon. Or, pour porter un sofa, il faut deux personnes. Et la distance minimale de 2 mètres doit être respectée. Nous cherchons des solutions avec les distributeurs et le commerce électronique. Pour l’instant, nous avons plafonné la dimension des envois encombrants afin qu’ils puissent être manipulés par un seul collaborateur à la fois.

Quelles mesures de protection avez-vous prises pour votre personnel?

La principale mesure est la distanciation sociale. Cela se traduit par des dispositifs différents d’un métier à l’autre. Au guichet, nous pratiquons ce que nous appelons le yoyo. L’employé s’éloigne du comptoir lorsque le client s’approche de la vitre et vice versa. Dans la distribution, nous avons renoncé à la signature individuelle pour les paquets et les lettres. A distance, le facteur demande au client s’il accepte qu’il signe à sa place. Cela évite tout contact rapproché. Quant aux denrées alimentaires, elles sont déposées sur le pas-de-porte.


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Avez-vous des collaborateurs malades?

Parmi nos 56000 collaborateurs, 65 ont été identifiés positifs au Covid-19 depuis le début de la crise. C’est un pourcentage relativement bas par rapport aux chiffres nationaux.

Avez-vous dû fermer des filiales ou des agences?

Malheureusement oui. Vingt offices des postes restent temporairement fermés et près d’une centaine de filiales – sur plus de 1000 – ont vu leurs heures d’ouverture modifiées. Cela s’explique par la baisse de la fréquentation, mais aussi par la nécessité de compenser l’absence de collaborateurs malades ou appartenant à un groupe à risques et de planifier les horaires sur la durée.

Comment le rôle social du facteur, notamment dans le cadre du service à domicile, s’exerce-t-il dans une telle crise?

Le service à domicile a encore gagné en importance, puisque la Confédération demande à la population de rester chez elle. Cette prestation n’a donc pas diminué, bien au contraire. Dans plusieurs régions, nos facteurs livrent aussi du pain, des légumes et des fruits.

Aviez-vous envisagé une telle crise sanitaire dans vos scénarios?

Nous avions évidemment des scénarios de crise, mais ne nous attendions pas à celle-ci, comme personne d’ailleurs. Nous avons mis en place une cellule de crise le 22 février, soit 48 heures après le confinement d’une première ville dans le nord de l’Italie. Elle fait le point tous les jours entre 12 heures et 15 heures, ce qui permet d’adapter notre dispositif et nos décisions toutes les 24 heures.

Quel sera l’impact financier de la crise pour La Poste?

Il dépendra de sa durée. Il est impossible de faire des projections pour l’instant. Mais des tendances sont perceptibles. Le volume des lettres va continuer de diminuer, le courrier international a même quasiment disparu, puisqu’il n’y a plus de trafic aérien. Le volume des colis devrait progresser d’environ 30% cette année. Et la fréquentation de nos cars postaux est en chute libre. Elle a reculé de 70 à 80%, voire même de 100% sur certaines lignes, notamment au Tessin. CarPostal et ses entreprises partenaires subissent le même sort que l’ensemble de la branche des transports publics. Comme il est interdit de faire des bénéfices dans le transport régional subventionné, il devrait aussi être interdit de faire des pertes. Plusieurs entreprises des transports publics, dont CarPostal, ont demandé des compensations au Conseil fédéral pour atténuer la perte de travail et de revenus due à la forte baisse du nombre de voyageurs.

PostFinance a obtenu une dérogation à l’octroi de crédits. Quelle a été la demande? Est-ce une brèche ouverte pour l’avenir?

Nous nous interdisons de faire le moindre amalgame entre cette dérogation et notre demande, légitime, de pouvoir octroyer des crédits privés et hypothécaires. PostFinance a été associée au mécanisme des cautionnements parce que 275 000 PME font partie de son portefeuille de clientèle. Il est donc naturel et indispensable que PostFinance participe à cette opération limitée dans le temps. Notre filiale a mis sur pied une structure d’une centaine de collaborateurs pour traiter ces dossiers. En une semaine, ils ont accepté plus de 7000 demandes représentant quelque 425 millions de francs. La question de l’octroi permanent de crédits sera traitée plus tard sur le plan politique, sans lien avec cette crise, qui frappe le cœur de notre économie.

A ce sujet: La Poste prépare une offensive politique

* Conformément à l’ordonnance du Conseil fédéral sur le Covid-19, La Poste a l’autorisation de déroger provisoirement aux prescriptions sur les durées d’acheminement des lettres et des colis et d’accessibilité et d’accès à ses filiales.