L’Arlésienne, ou plutôt l’Arlésien de La Poste a enfin un visage et une voix. Roberto Cirillo, 48 ans, qui prendra formellement ses fonctions le 16 avril, s’est présenté aux médias mercredi. Nommé en novembre, il est resté dans l’obscurité jusqu’au bouclement des comptes 2018 du groupe, entachés par l’affaire CarPostal, qui a coûté sa place à l’ancienne directrice Susanne Ruoff.

Cet Italo-Tessinois polyglotte – il maîtrise l’italien, l’allemand, le français, l’anglais et l’espagnol – a mené l’essentiel de sa carrière à l’étranger. Ingénieur en génie mécanique de l’EPFZ, il a suivi une formation en management à la Columbia Business School de New York, puis a successivement travaillé chez McKinsey à Zurich et Amsterdam, à la direction du groupe français de services Sodexo, à la tête d’Optegra Eye Health Care, puis au conseil d’administration de Croda International (chimie) à Londres.

Son salaire, toutes composantes fixes et variables incluses, ne dépassera pas le plafond du million de francs fixé par le Conseil fédéral, assure le président du conseil d’administration, Urs Schwaller. Le Temps a rencontré ce manager qui revient au pays après avoir déployé une bonne partie de ses activités en France et en Grande-Bretagne.

Le Temps: Votre parcours professionnel est très varié. Etes-vous un touche-à-tout?

Roberto Cirillo: De nature, je suis quelqu’un qui est très intéressé par les hommes et les femmes. J’aime concevoir une stratégie avec mes équipes et la mettre en place. J’adore aider les gens à se développer. Ce qui me procure le plus de plaisir, c’est de voir l’aptitude de mes collaborateurs à faire un pas de plus pour s’épanouir. Les entreprises de services sont le cadre idéal pour cela.

Vous êtes passé chez McKinsey. Ce nom fait parfois peur, surtout dans les entreprises publiques. En France, vous avez réorganisé le groupe Sodexo, mais cela ne s’est pas passé sans grèves. Etes-vous un restructurateur?

Je n’ai jamais porté l’étiquette McKinsey. Dans toutes mes expériences professionnelles, les mots clés étaient «transformation» et «évolution». Ma conviction profonde, c’est qu’une entreprise doit se développer en anticipant l’évolution des demandes des consommateurs et des clients.

Vous l’avez surtout fait dans le secteur privé. Quelle expérience avez-vous des entreprises publiques?

Le groupe que je dirigeais en France comptait 45 000 collaborateurs et plus de la moitié de ses prestations étaient destinées aux pouvoirs publics nationaux, régionaux et locaux, notamment dans les domaines de la santé, de l’éducation ou de la justice. En Grande-Bretagne, l’activité hospitalière dont j’avais la responsabilité avait comme principal client le secteur public de la santé. Ce monde ne m’est donc pas inconnu.

Qu’est-ce qui vous a attiré à La Poste Suisse?

C’était la possibilité de contribuer au succès d’une entreprise unique, qui est un acteur clé en Suisse, bénéficie d’une très grande confiance de la population et a une responsabilité particulière. J’ai grandi à Novazzano, au Tessin, où j’ai très tôt perçu l’importance du car postal et du service public. J’aimerais apporter ma pierre à cet édifice et faire en sorte que les jeunes d’aujourd’hui disposent dans vingt ans des prestations publiques dont ils auront besoin.

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La Poste est sous une observation politique constante. Cela ne vous a-t-il pas dissuadé?

Je suis conscient des chantiers qui m’attendent. Cela ne me fait pas peur. Je me réjouis de profiter de l’immense expérience politique du président du conseil d’administration, Urs Schwaller. Je me réjouis aussi de rencontrer et d’écouter les acteurs politiques nationaux et locaux pour façonner ensemble La Poste de 2030 voire de 2040. Je souhaite développer une vision globale des activités du groupe, qui sont soumises à des changements profonds, tels que le recul du volume des lettres ou l’évolution des taux d’intérêt.

Les contraintes politiques ne sont-elles pas trop grandes, par exemple pour PostFinance?

Le corset dans lequel PostFinance se meut est extrêmement étroit. Elle a besoin d’une plus grande marge de manœuvre entrepreneuriale, surtout pour l’accès au marché des crédits et des hypothèques.

Quel manager serez-vous à La Poste? En 2012, vous déclariez dans un magazine belge: «Les patrons à qui l’on n’oppose jamais de résistance ont tendance à sous-estimer leurs interlocuteurs.» Faudra-t-il vous résister?

Je ne crois pas à la puissance infinie d’un patron. Je chercherai un dialogue fort et constructif avec tout le monde, j’écouterai les expériences des collaborateurs afin de prendre en compte différentes perspectives. Je vais commencer par aller à leur rencontre, qu’il s’agisse des chauffeurs de car ou des employés au guichet.

Irez-vous aussi visiter les centres de tri la nuit?

J’ai souhaité que ma première visite soit celle d’un centre de tri. Nos collaborateurs font un travail incroyable pour livrer les lettres et les colis pendant que nos concitoyens dorment.

La Poste s’est lancée dans l’innovation technologique, mais il y a des accrocs: les livraisons par robots ont été abandonnées, il y a eu un accident de drone, le vote électronique est suspendu. Poursuivrez-vous néanmoins dans cette voie?

Bien sûr. Les innovations occupent une place centrale dans la stratégie de La Poste. Elles seront nécessaires pour offrir aux hommes, aux femmes et aux entreprises de ce pays les prestations sécurisées dont ils auront besoin.