Ils se sont connus au gymnase d’Agno, près de Lugano. Ils avaient alors 13 ans. «C’est à peu près à ce moment-là qu’il a eu son accident et qu’il a perdu son auriculaire droit. Ils n’ont pas réussi à arriver à temps pour le lui recoller. Cet épisode nous a tous choqués», se rappelle Roberto Fraschina, 61 ans – quelques mois de plus que son ami – et responsable du private banking à la banque EFG de Lugano.

A l’école, l’ami en question était brillant, appliqué, travailleur, très sociable, se souvient-il. Il s’entendait bien avec tout le monde; un élève modèle. «Mais parmi nous, ses amis, personne n’aurait deviné qu’il deviendrait un jour président de la Confédération.» Après le gymnase, les deux Tessinois se sont un peu perdus de vue pour se retrouver plus tard. Lorsque Ignazio Cassis, après ses études de médecine à Zurich, est rentré à Lugano.

Avec leurs amoureuses

«Il a commencé comme médecin assistant à l’hôpital, à la consultation pour le sida. C’était la fin des années 1980, en plein boom de l’épidémie.» C’est à ce moment qu’ils se sont fréquentés le plus. «Nous passions nos vacances ensemble. Surtout, nous allions aux sports de neige. Ignazio est un très bon skieur, passionné.» Il a toujours été très attentif à sa santé, observe-t-il. «Même à Berne, il fait du jogging, tôt le matin. D’ailleurs, ça se voit, il est resté le même, avec peut-être même quelques kilos en moins.»

Chaque année, les deux compères partaient au moins une semaine ensemble, avec leurs amoureuses respectives. A Loèche-les-Bains, à Méribel ou dans les Dolomites. C’est là, en Italie, qu’un autre skieur l’a heurté violemment, lui brisant l’os de la pommette. Alors Ignazio a secouru et soigné Roberto.

Le premier est ensuite devenu assistant du médecin cantonal à Bellinzone, puis il s’est déplacé en Suisse romande. Tout en vivant à Lausanne, il s’est spécialisé en prévention et en santé publique à Genève, avant de compléter son doctorat dans le chef-lieu vaudois. Roberto l’a aidé à déménager: «Nous n’étions pas seulement copains pour faire la fête!» Lorsqu’il est arrivé, comme prévu, à 8 heures du matin avec la camionnette louée pour l’occasion, Ignazio et son épouse Paola prenaient tranquillement le petit-déjeuner… Rien n’était prêt! Roberto est rentré à 4 heures du matin le jour suivant pour rendre le véhicule à temps…

De retour au Tessin, Cassis est devenu médecin cantonal, avant de siéger au Conseil national en 2007. Quand il est entré en politique, ils se sont un peu perdus de vue, surtout en raison des nombreux engagements que cela supposait pour l’élu. «Mais le lien entre lui et sa famille est resté fort», confie Robert Fraschina, qui est invité à toutes les fêtes officielles. Mais les deux amis partagent encore une passion commune: la moto. Membres du Guzzi Club du Tessin, ils ont fait l’an dernier une belle balade dans la vallée de Muggio, avant de casser la croûte avec d’autres. «Ignazio a une magnifique Guzzi d’époque. Elle appartenait à son père. Il l’a gardée et l’a fait restaurer.»

Aujourd’hui, lorsqu’il vient au Tessin, Ignazio Cassis rencontre surtout des gens liés à la politique, à l’exception de sa famille, à laquelle il est très attaché. «Pas une fois il ne passe par Lugano sans s’arrêter chez sa mère. Seul garçon, avec ses trois sœurs, il a toujours été le chouchou de la famille.»

Pratiquer la médecine, ce n’était pas son truc, estime Robert Fraschina. «D’ailleurs, il n’a pas exercé longtemps comme médecin, car déjà pendant ses études, il montrait un intérêt particulier pour la prévention et la santé publique», constate-t-il. En fait, il s’occupait de politique sanitaire: «Là, on a vu ses prédispositions politiques.» C’est comme médecin cantonal qu’il a appris à être efficace en politique. «Il m’a dit un jour qu’il avait réalisé que des logiques et intérêts tout autres y prévalaient que ceux valables à l’hôpital ou en entreprise. Et qu’il a dû s’y adapter pour que ses choix soient soutenus et validés.»

«Peu d’ennemis»

Quand le conseiller fédéral Hans-Rudolf Merz a démissionné en 2010, Ignazio Cassis, élu depuis peu au Conseil national, s’est tout de suite mis à disposition, se souvient Roberto. «Déjà à l’école, probablement aussi poussé par une saine ambition, il a toujours tenté sa chance et il faisait le nécessaire pour être apprécié.» Il n’est pas allé à Berne à temps partiel: il s’est porté volontaire pour faire partie de nombreuses commissions et s’est dédié à 150% à son engagement politique. Il a su ainsi tisser de bonnes relations, qui ont conduit à son élection au Conseil fédéral en 2017. D’autant qu’il n’a jamais eu de positions radicales et, en conséquence, que «peu d’ennemis».

C’est étrange qu’il ne soit pas très populaire, note le banquier. «Mais ce n’est pas parce qu’il est Tessinois. Peut-être sa personne calme et réservée n’apparaît-elle pas particulièrement charismatique, au contraire d’un Filippo Lombardi, par exemple, qui malgré des comportements parfois excessifs, jouit d’une grande sympathie.»

Et quand Robert et Ignazio se revoient, alors, c’est comme avant? «Je ne sais pas comment il est à Berne. Mais au Tessin, il est resté très humble, il n’a pas changé d’une miette. Il est demeuré l’Ignazio que je connais depuis toujours.»

Profil

1981 Entame sa carrière à Credit Suisse dans le private banking.

1994 Entre à la Banque du Gothard, toujours dans le private banking.

1996 Se marie avec Lucia, avec qui ils ont un fils.

2015 Est nommé codirecteur général du secteur du private banking à la Banque de la Suisse italienne (BSI).

2016 Responsable du private banking à la banque EFG.

Retrouvez tous les portraits du «Temps».