Feux d’artifice, cervelas, lampions et discours sur la place de village. Que faut-il encore pour célébrer la fête nationale? Dans le contexte des conflits fiscaux que vit la Suisse, Roger Köppel, éditeur de la «Weltwoche» connue pour ses positions proches de l’UDC estime nécessaire de rappeler aux politiciens qu’ils doivent «défendre notre pays». «La pression étrangère n’excuse rien. Elle nous contraint à nous demander ce qui fait aujourd’hui notre pays.» Interview

– Le Temps: Que signifie pour vous le 1er août 2013?

Roger Köppel: C’est une fête très symbolique pour la Suisse. En effet, cette journée nationale reste exempte de tout faste. Nous sommes loin du 14 juillet français. Les gens célèbrent cette date en privé. Et c’est là sa force: la création de la Suisse fêtée en cercle intime avec des cervelas. Cela illustre d’une belle manière cette Suisse qui se construit du bas vers le haut, sans artifice ni cérémonie. Nous privilégions un patriotisme bon enfant.

– Le président Ueli Maurer a choisi de faire le tour de la Suisse. Dans son discours, il reprend le thème de David contre Goliath. N’a-t-on rien d’autre à avancer que cette image d’une Suisse petite et seule?

– J’ai déjà thématisé ce principe à plusieurs reprises dans mon journal! Bien sûr que la Suisse n’a d’autre choix que d’être le David. C’est un exemple classique. Si l’on se réfère à l’histoire biblique, le géant Goliath voudrait que le petit David combatte contre lui, avec les mêmes armes. David refuse, exaspère Goliath avant de parvenir à l’abattre d’un coup de fronde. Un David doit courir davantage pour gagner. Il doit surtout développer une autre tactique; il doit aussi endurer les offenses et malédictions de Goliath. Si le faible maintient sa cadence il sort gagnant. On le remarque aussi dans le monde entrepreneurial.

– N’est-ce pas ainsi cultiver le statut souvent plus confortable de victime?

– C’est une réalité: le petit doit, pour glaner son succès, avoir le courage de jouer avec d’autres règles; il doit plus travailler et tenir bon face aux critiques du puissant. S’il suit les mêmes règles, il n’a aucune chance de vaincre. La Suisse a cultivé ce principe durant des siècles. Or depuis quatre décennies, sans doute en raison de sa prospérité, notre pays s’est nourri d’illusions, a cru qu’il pouvait être un Goliath. C’est impossible. Nous devons rester un David créatif, qui travaille beaucoup, avec un autre système. Dans les années nonante, l’ancien conseiller national Ulrich Bremi (PLR) l’avait dit: la recette suisse est de se lever tôt le matin et de se coucher tard le soir. C’était peut-être une métaphore un peu simpliste mais juste. Elle signifiait que nous devons être différents pour continuer.

– Le vice-président Didier Burkhalter passe, lui, son 1er août en Lituanie, présidente du Conseil de l’Europe. Que vous inspire cet écartement politique?

– Il ne faut pas donner trop d’importance au comportement des conseillers fédéraux à l’occasion de cette date, ne pas en faire une lecture trop poussée. En Suisse, la responsabilité revient toujours aux citoyens. Si Monsieur Burkhalter veut promouvoir la Suisse à l’étranger, pourquoi pas. Encore une fois je ne trouve pas cela si déterminant.

– Cet été 2013 est celui des tensions fiscales, avec les Etats-Unis et la France notamment? La Suisse vous paraît-elle en situation périlleuse?

– Ce serait faux de dire que tout va pour le mieux. Nous nous trouvons certes dans une situation inconfortable: des Etats d’ordinaires amis mettent la Suisse en question, la positionnent comme un Etat de non-droit. Mais la Suisse ne peut pas être vaincue par l’étranger. Nous ne pouvons que nous vaincre nous-mêmes si nous commençons à ne plus défendre notre statut. La pression étrangère n’excuse rien. Elle nous contraint à nous demander ce qui fait aujourd’hui la Suisse; quelles sont les bases institutionnelles de notre succès économique. C’est l’aspect positif de cette tension ambiante.

– Ne fait-on pas d’un conflit politique un état d’âme, un soi-disant problème moral? N’est-ce pas naïf voire dangereux d’appeler à la résistance, alors que la Suisse se retrouve sous pression?

La Suisse doit défendre son point de vue de façon plus décidée. Les temps sont difficiles pour plusieurs de nos voisins. La Suisse a du succès. Il est quasi normal qu’on essaie de la «criminaliser», de la montrer du doigt pour expliquer sa prospérité. Dans ce contexte, certains politiciens s’empressent de peindre la Suisse en noir, de dénoncer les banques, de s’enfoncer dans une position défensive. Je le remarque dans des conversations privées, lors de manifestations: beaucoup de gens ont le sentiment que les politiques ne défendent pas suffisamment la Suisse comme Etat de droit. Ce n’est pas un état d’âme ni une attitude naïve de dire à Monsieur Barroso (ndlr: José Manuel Barroso, président de la Commission européenne) que nous n’adhérons pas à tous ses principes. Ce 1er août 2013 a peut-être dans ce contexte quand même une tonalité particulière… Et j’espère que notre ministre des affaires étrangères Didier Burkhalter lira le discours d’Ueli Maurer (rires)

– Au fait, quels héros suisses mentionneriez-vous?

– Le Suisse soigne son patriotisme sans chant du héros. Nous avons des figures fortes qui représentent cette indépendance, cette nation basée sur la volonté. On peut puiser dans le monde des légendes, en extraire des personnalités comme Guillaume Tell ou des destinées comme celles du politicien Ulrich Ochsenbein ou de l’entrepreneur Alfred Escher. Mais je préfère qu’on garde de la distance avec nos héros, c’est plus sain.

– Que faites-vous aujourd’hui hormis déguster des cervelas?

– Je passe cette journée en famille dans les Grisons. Nous irons certainement nous promener puis mangerons des Bratwuerste (saucisses) et contemplerons le feu d’artifice. Bon enfant, classique.