Les 26 classeurs fédéraux viennent d'arriver sur le bureau de Pascal L'Homme. Le président du Tribunal pénal de la Veveyse devra s'y pencher pour démêler les fils de plusieurs affaires qui ont un point commun: Bernard Rohrbasser. Placé en détention préventive en novembre2002 pour des soupçons de recel, d'abus de confiance, de faux dans les titres et peut-être d'escroquerie pour des affaires conduites après l'abandon de ses mandats politiques, d'ores et déjà condamné à 3 mois de prison avec sursis, l'ancien conseiller national et préfet de la Veveyse attend désormais que la justice termine son œuvre. Les choses finissent plus mal qu'elles n'avaient commencé pour ce personnage dont l'éclat contesté fit connaître la Veveyse, dont il fut préfet jusqu'en 1997, loin à la ronde.

Manipulateur et mégalomane pour les uns, tribun magnétique pour les autres, cet ancien taxidermiste n'était jamais à un coup près pour faire parler de lui. Flamboyant, il incarnait l'esprit frondeur d'une région rurale, repliée sur elle-même et chahutée par la modernisation, où il portait haut le dicton: «De Fribourg ne viennent que la bise et les impôts.» Pour son indépendance et sa gouaille, la Veveyse l'a adulé pendant presque vingt ans.

Journaliste à La Gruyère, Marie-Paule Angel se souvient: «C'était un embobineur et un enjoliveur de première. Vif et tonitruant, Bernard Rohrbasser a blousé tout le monde pendant plusieurs années. Son côté frondeur, sa générosité avec les gens et son franc-parler en faisaient un personnage intouchable en Veveyse.» Il appliquait la loi selon une vision bien à lui: «Il faut passer au-dessus ou au-dessous, mais pas se ficher la gueule contre».

Rohrbasser le Magnifique, c'était l'homme qui, visitant le Vatican et constatant la peinture délabrée du mess de la garde pontificale, promettait sur-le-champ son aide. Et quelques semaines plus tard, l'argent était là. «On ne savait pas très bien comment il faisait, explique Michel Gremaud, ancien rédacteur en chef de La Gruyère. Mais il avait la faculté de voir s'ouvrir toutes les portes devant lui. Il voulait être présenté comme un mécène et un homme bon avec les petits.»

«Tout le monde le côtoyait»

Sa popularité le pousse au Conseil national, en 1991, sous l'étiquette UDC. C'est l'apogée de sa carrière et Berne rit encore de ses frasques. Raymond Gremaud, journaliste parlementaire, l'a rencontré à de nombreuses reprises: «Tout le monde le côtoyait. Il mettait l'ambiance. Il racontait des bobards au kilomètre. Personne n'y croyait, mais tout le monde rigolait. Avec son langage imagé, il était l'un des rares Romands qui faisaient lever la tête aux parlementaires alémaniques».

C'est que le bougre est débrouillard. A peine débarqué à Berne, il avait déjà fait ami ami avec les concierges. Aussitôt, il organisait une fête dans les abris de protection civile du Palais. «Des députés de tous les partis y ont participé», se souvient Raymond Gremaud. La chute du mur de Berlin, en 1989, l'avait amené à rêver grand. En 1992, il annonça le projet d'un parc technologique en Veveyse avec l'aide d'investisseurs russes. Tout le monde crut à de folles retombées économiques pour la région. La présence d'hommes d'affaires russes renforça l'enthousiasme. Mais aucun parc ne fut construit.

Commerce de crevettes malgaches…

Qu'importe… «Il a toujours composé au pied levé, analyse Marie-Paule Angel. Et grâce à un certain bon sens, il s'est longtemps sorti des difficultés.» Jusqu'en 1997. Et c'est une promesse de trop qui le fait tomber. Sept ans plus tôt, en 1990, il s'était engagé sur papier de la préfecture à récolter 430 000 francs pour financer le film de Francis Reusser Jacques et Françoise. Mais en omettant de demander son avis à l'Etat… Aujourd'hui encore, un tiers de sa retraite est prélevé pour rembourser la facture que le canton a finalement dû payer.

Ruiné, l'ex-préfet tente alors de se refaire. Il veut se lancer dans le commerce international de crevettes malgaches ou de cigarettes, où il fait un fiasco. Mais c'est au tournant du millénaire que Bernard Rohrbasser aurait flirté avec les limites de la légalité, jusqu'à les franchir. Le procès du boursier communal de Vuisternens-en-Ogoz, pour un détournement de 3,4 millions de francs, évoque de manière indirecte les liens de l'ancien préfet avec les affairistes. L'ex-trésorier communal, condamné aujourd'hui à 5 ans de prison ferme, a investi en vain des dizaines de milliers de francs dans des transactions internationales hasardeuses.

Dès 1997, une constellation d'hommes d'affaires français, chinois ou chiliens, gravitent autour de l'ancien préfet. Après plusieurs opérations désastreuses, Bernard Rohrbasser propose à ses partenaires le rachat de vieux dinars koweïtiens. Mais là encore, rien n'aboutit. La première guerre du Golfe avait

… et «dollars noircis de Mobutu»

Ce furent ensuite les «dollars noircis de Mobutu», appât d'une autre arnaque. Rohrbasser, l'ex-caissier de Vuisternens et un troisième acolyte se retrouvèrent à Paris pour acheter un révélateur capable de «blanchir» les coupures noircies grâce à un procédé de photosynthèse! Les billets auraient ainsi été colorés pour que leur utilisation ne soit possible qu'avec une autorisation des Nations unies.

Les trois compères se firent rouler dans la farine par des escrocs africains, qui s'enfuirent dans les rues de Paris avec les 80 000 francs apportés en liquide par l'ex-boursier. Bernard Rohrbasser vivrait désormais en reclus dans un chalet des Paccots, évitant le contact avec ses anciens administrés. Certains disent l'avoir vu dans quelques bars de Vevey. Le temps est loin où le «cow-boy» parcourait son district à cheval. «Il a cru à sa bonne étoile au-delà du raisonnable», dit Michel Gremaud.