Les Suisses sont de nouveau appelés aux urnes dans deux mois. Après le programme copieux du week-end dernier, et ses cinq objets soumis au vote, le peuple devra se prononcer sur deux nouvelles initiatives populaires clivantes. D’un côté les entreprises responsables, de l’autre l’interdiction du financement des producteurs de matériel de guerre. Et pour trancher en faveur ou en défaveur de ces textes, les citoyens vont notamment se tourner vers les réseaux sociaux, dont l’influence est toujours plus grande dans la formation des opinions.

Avec une influence sur l’opinion nationale de 13%, les réseaux sociaux demeurent loin derrière la télévision et ses 28%, la radio et ses 22% ou encore la presse écrite et ses 20%. Mais, contrairement aux médias traditionnels, leur incidence est à la hausse. Les résultats du «Monitoring médias Suisse» pour 2019, publiés ce mardi par l’Office fédéral de la communication (Ofcom), font ressortir deux tendances: les médias sociaux sont particulièrement utilisés, premièrement, par les jeunes et, deuxièmement, par les francophones pour se forger un avis. Pas de surprise donc à ce que ce soit sur l’opinion des jeunes Romands (entre 15 et 29 ans) que ces plateformes ont le plus grand pouvoir, avec près de 45% d’influence.

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La mise en lumière de trajectoires de vie

Ces résultats n’étonnent en rien Olivier Glassey, sociologue spécialiste des usages du numérique à l’Université de Lausanne. «Ils mettent en lumière des trajectoires de vie, avec des cultures médiatique et technique qui accompagnent chaque classe d’âge. Si les personnes plus âgées se diversifient dans leur manière de s’informer, par exemple, elles n’abandonnent pas les médias qu’elles utilisent depuis de nombreuses années.»

La tendance est limpide. Au fur et à mesure que l’on descend dans les classes d’âge, les opinions sont plus influencées par les réseaux sociaux et moins par les autres types de médias. Et ce n’est pas un hasard, si l’on en croit Sébastien Salerno, sociologue des médias et chargé de cours à l’Université de Genève: «La jeune génération n’est pas habituée à payer pour s’informer. Très mobile, elle a besoin de médias qui soient aussi mobiles qu’elle. Par ailleurs, elle désire des formats courts, plus modernes, qui en viennent plus rapidement aux faits. Tout cela, elle le trouve sur les réseaux sociaux.»

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Quelles conséquences pour la démocratie?

Facebook, Instagram, YouTube et compagnie jouent donc un rôle toujours plus grand dans notre société. Au point que, par exemple, en Suisse romande, ils ont plus d’influence sur la formation des opinions que les médias de presse écrite. Et cette tendance, à la hausse, devrait se poursuivre dans les années à venir, appuie Sébastien Salerno. Avec quelles conséquences pour notre démocratie directe?

«Je peine à imaginer que, dans le cadre d’une réflexion sur l’avenir de notre démocratie, on puisse faire l’économie d’un questionnement sur les limites de l’utilisation des réseaux sociaux. Il s’agit d’un élément important de la manière de penser l’être ensemble», répond Olivier Glassey. Si le sociologue ne veut pas réduire les réseaux sociaux à leurs seuls aspects négatifs, y voyant notamment un outil intéressant pour échanger et collaborer, il ne peut s’empêcher de pointer du doigt leur effet de polarisation.

«Avec le filtrage collaboratif que leurs algorithmes favorisent, les réseaux sociaux produisent des alvéoles dans lesquelles on retrouve principalement des opinions proches de la sienne. Cela réduit donc l’hétérogénéité de points de vue», appuie-t-il, avant de se questionner: «En soustrayant du regard des opinions divergentes, ces plateformes ne fabriquent-elles pas une homogénéité qui rend plus difficile une culture du consensus?»

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Impact sur les politiciens

Sébastien Salerno peine à le concevoir. «On s’abonne à des comptes avec qui on a des centres d’intérêt communs, des proximités. Mais ces «bulles» existaient déjà avant la création des réseaux sociaux numériques. Selon son métier et ses passions, sa préférence partisane, sa croyance religieuse, son âge, on lisait tel titre, fréquentait tel lieu et telles personnes», détaille-t-il.

Le sociologue imagine volontiers, en revanche, un impact sur des acteurs bien précis de la démocratie directe: les politiciens. «L’importance toujours plus grande des réseaux sociaux va changer la façon de faire de la politique, comme cela a été le cas avec l’arrivée de la télévision, dont on dit qu’elle a appris aux hommes et aux femmes politiques à sourire», souligne-t-il. Les politiciens doivent donc commencer à faire évoluer leur manière de se présenter s’ils ne veulent pas être rapidement dépassés.