Ils arrivent un par un ou par petits groupes, engoncés, transis de froid. Il est 19h30, les portes de l'abri PC de la rue des Vollandes, dans le quartier genevois des Eaux-Vives, sont ouvertes. Cent trente personnes environ vont se présenter ce soir alors que l'espace n'est conçu que pour en accueillir une centaine. «On va pousser les murs, comme d'habitude», ironise Luis Sartorio, le coordinateur du refuge. «Il y a beaucoup plus de monde à la rue que l'an passé», souligne-t-il. Irène, une Suissesse de 51 ans, pose son volumineux paquetage à la consigne et va vite boire un café en tirant sur la première cigarette «chaude» de la journée. Mustapha, dit Muss, un Marocain, avale la soupe offerte par l'Armée du Salut, l'œil rivé sur son téléphone portable qu'il a mis à recharger sur une prise. «Il y a des voleurs», glisse-t-il en montrant discrètement un groupe de personnes attablées.

«Mille francs par mois»

Ce sont des Roms, des habitués des lieux. Ils sont une quarantaine, connus, fichés. Ils viennent d'Aiud, dans l'est de la Roumanie. Le nom de ce bourg est devenu si familier que les travailleurs sociaux genevois le surnomment plaisamment «la ville jumelée». Ces «saisonniers» de la mendicité arrivent avant l'été et s'en vont à la fin de l'année. «Cette période avant les Fêtes représente un pic pour eux, les gens sont plus généreux», commente l'avocate Dina Bazarbachi, qui anime l'association de soutien Mesemrom. Déjà certains rentrent au pays. Ving-cinq d'entre eux sont montés dans le bus, ce samedi, les poches bien remplies. Luis Sartorio qui les connaît bien, confie: «Une personne ramasse dans les 1000 francs par mois.»

Une année après l'adoption d'un plan mendicité punissant l'acte de tendre la main, le phénomène n'a donc pas été éradiqué. La panoplie de mesures destinées à compliquer la vie des Roms en vue de les tenir éloignés n'a pas eu l'effet dissuasif escompté. Bien au contraire. Les Roms n'ont jamais été aussi nombreux. Car outre les habitants d'Aiud, une autre communauté s'est installée, venant celle-ci de France et d'Espagne. «Ils sont une cinquantaine, selon Philippe Bossy, le responsable du secteur «exclusion» de la Ville de Genève. Mais ceux-ci n'ont plus d'attache en Roumanie, ils cherchent un lieu pour vivre. Ils sont victimes des politiques d'exclusion pratiquées par certains pays européens.»

Loi pas appliquée?

Sergiu, expulsé d'un bidonville de l'Oise, dans la région parisienne confirme: «Un matin, les policiers ont fermé notre campement, ils ont pris tous nos meubles et même les télévisions. A Genève, la police et les gens sont plus compréhensifs», raconte-t-il dans un français parfait.

Pourtant, en un an, les mendiants ont subi plus de 2300 contrôles dont 1200 se sont terminés par des amendes. Les Roms continuant malgré cela d'affluer, on pourrait donc en déduire que la méthode répressive a échoué. «Je ne le pense pas», argue le libéral Olivier Jornot. A l'origine du texte de loi rétablissant l'interdiction de mendier sur le territoire genevois, ce député estime «que la loi n'est en fait pas assez appliquée et que l'on s'est beaucoup renvoyé la balle entre Laurent Moutinot (ndlr: le conseiller d'Etat en charge de la police) et le procureur.»

L'application de la loi se ferait-elle à contrecœur? «C'est un peu cela en effet. Du coup, la population n'y comprend rien, il est interdit de faire l'aumône, mais les mendiants sont toujours là, sur nos trottoirs», ajoute le député.

Jean-Philippe Brandt, porte-parole de la police, semble partager ce malaise. «On ne s'acharne pas contre eux, reconnaît-il. Il n'y a rien de glorieux à faire les poches à des mendiants. Du reste, très peu de plaintes sont déposées à leur encontre. Par ailleurs, les problèmes d'ordre syndical que nous rencontrons actuellement font que nos priorités sont ailleurs. On préfère verbaliser l'automobiliste dangereux.»

Il y a donc un sentiment diffus de laisser-faire et de démission. «Amender des gens qui mendient, c'est absurde, immoral et totalement inefficace. La police devrait plutôt faire son vrai travail qui consiste à vérifier que les Roms aient quitté le territoire au-delà de la limite des trois mois autorisés», souligne la députée verte Mathilde Captyn.

«Une chasse continue»

Le ministre socialiste Laurent Moutinot, qui était opposé à l'interdiction de la mendicité, avant d'être désavoué par le parlement cantonal et par le Tribunal fédéral (TF) se garde de triompher devant le constat que les Roms sont toujours là. Il ne souhaite pas s'exprimer davantage sur le sujet, nous a-t-il fait savoir.

Dina Bazarbachi, l'avocate militante de la cause des Roms, réfute quant à elle l'idée que les policiers genevois ne verbalisent plus les mendiants. Ils mènent au contraire selon elle «une chasse de tous les instants». Aujourd'hui, elle tente de persuader les nouveaux Roms de venir sans leurs enfants «pour des raisons évidentes face au grand froid». Pour prévenir tout drame, les services sociaux ont renforcé le dispositif. Chaque nuit pendant quatre heures, des équipes sillonnent la ville à la recherche des familles et des personnes à la rue. «On regarde sous les ponts, dans les abribus et même dans les bateaux sur les quais», révèle Philippe Bossy.