Un millionnaire chez les révoltés

Genève Le MCG a désormais lui aussi son aile immobilière

> Elle s’incarne en Ronald Zacharias, un nouvel élu riche et influent

S’il est un nouveau député dont l’arrivée a été remarquée, c’est bien Ronald Zacharias. Il a suffi qu’il soit élu à l’hôtel de ville pour que, sous son influence, le Mouvement Citoyens genevois (MCG), son groupe, vire de bord sur un sujet très controversé: l’accès à la propriété par étage dans les nouvelles constructions du canton.

Le revirement a son importance: alors que la loi qui veut mettre fin aux pratiques d’accaparement des appartements passait il y a peu pour acquise, elle est désormais remise en question (LT du 25.01.2014). Un autre élu du MCG, le policier Sandro Pistis – qui avait pourtant signé le rapport de majorité défendant la loi –, ne siège même plus dans la Commission du logement, où Ronald Zacharias donne désormais le ton.

«On peut dire de lui que c’est un millionnaire», résume Eric Stauffer, le leader du mouvement populiste, enchanté de cette nouvelle recrue. «L’Etat a tendance à faire de jolis plans théoriques, mais il faut, dans la pratique, des promoteurs qui s’engagent.»

Ronald Zacharias découvre sur le tard mais avec ravissement les joies de la politique, lui qui est arrivé au MCG il y a un an à peine, brûlant la politesse à d’anciens militants sur la liste des candidats. Avant, il a été pendant des lustres membre du Parti libéral. Simple cotisant, mais de plus en plus frustré. «J’ai été déçu par cette droite molle, éternellement dans le compromis, explique-t-il dans sa maison de maître de Vandœuvres, où il reçoit Le Temps. Le PLR, c’est très bien si vous cherchez le gendre idéal, mais ce parti ne sent pas le danger, il ne voit pas que l’eau est dans la cale…»

Qui est donc cet homme qui lutte contre le naufrage? Né en 1949 de parents aisés d’origine hollandaise, il est arrivé enfant à Genève. Son curriculum prend d’abord une tournure académique, comme assistant en droit bancaire et en économétrie à l’Université. Depuis 1983, il mène ses propres affaires, comme avocat et professionnel de l’immobilier. «Si je dis que je suis propriétaire, on ne comprend pas que je travaille, note-t-il. Si je dis que je suis promoteur, ce n’est pas tout à fait exact. Je n’ai rien en zone de développement et je n’achète pas de terrains.» Il se décrit comme un «amoureux de la pierre», ayant notamment jeté son dévolu sur des immeubles Heimatstil.

Ronald Zacharias possède aujourd’hui quelques centaines d’appartements à Genève intra-muros, ce qui en fait un bailleur important, sans compter parmi les plus grands. «Je suis comme un Saoudien qui aurait trouvé un puits de pétrole dans sa propriété, compare-t-il. J’ai pu acquérir à 600 francs le mètre carré, à Cologny et à Vandœuvres, des terrains qui en valent aujourd’hui 6000. Ce n’est pas avec la location des appartements que je me suis enrichi, assure-t-il. Nous offrons autour de 3750 francs par an à la pièce: comme propriétaire je suis un gentil parmi les gentils. Aujour­d’hui, je n’achète plus rien, je ronronne sur ce que j’ai.»

Comme avocat, il ne défend guère que son patrimoine et ceux de ses proches. Ronald Zacharias est vice-président de Lozali, un holding qui contrôle des ferries desservant la Corse et la Sardaigne et appartenant à la famille de son épouse.

L’automne dernier, le candidat Zacharias s’est profilé sur son blog électoral comme une grande gueule, dont les formules flamboyantes ne suffisaient pas toujours à masquer la minceur du propos. Il dénonçait les maux de Genève, sa sécurité en défaut, sa salubrité perdue et «le danger fiscal, qui fait fuir les gens qui ont les moyens alors que la gauche se nourrit de la crise du logement».

Mais dans ce salon feutré de Vandœuvres, où Voltaire aurait séjourné et dont les boiseries ont été soigneusement restaurées sous l’œil vigilant des Monuments historiques, l’évocation de «l’interminable tunnel de dégradation» dont souffre Genève peut prêter à sourire. Dans le fond, Ronald Zacharias n’incarne-t-il pas parfaitement l’embourgeoisement récent du MCG? Le nouvel élu se récrie: «Je ne suis pas embourgeoisé, malgré les apparences. Au MCG, nous sommes des combattants. Un membre éminent du parti m’a dit un jour: «Tu es des nôtres, tu as en toi la même révolte que nous!» Sur un point, Ronald Zacharias insiste: l’argent qu’il a donné au MCG l’a été après les élections, pas pour acheter sa place sur la liste: «Il manquait quelques milliers de francs après la campagne, je les ai mis.»

«Tout sauf Antonio Hodgers», clamait Ronald Zacharias sur son blog électoral. Depuis, l’écologiste est devenu ministre de l’Aménagement et du logement. «Je l’ai descendu au lance-flammes pendant la campagne, mais je reconnais aujourd’hui que c’est un interlocuteur intelligent et pragmatique», nuance-t-il. Heureusement, car le député-propriétaire a un grand projet: jeter aux poubelles de l’histoire les dispositions qui figent le parc locatif genevois. «Il faut permettre au locataire, après trois ans, d’acquérir son logement en accord avec le bailleur.» Cela permettrait à l’occupant d’abaisser immédiatement le coût de son logement de 30 à 50%, avec une visibilité sur dix ans, promet-il. Le projet de loi est en cours d’élaboration: «Jamais Genève n’aura connu une telle audace!»

«Il manquait quelques milliers de francs après la campagne, je les ai mis», dit-il de ses dons au MCG