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Sur la route du Gothard, juste avant le drame

Peint pour le pionnier des chemins de fer et devenu un emblème de l’art suisse, le tableau de Rudolf Koller continue de stimuler les interprétations alors qu’on inaugure le nouveau tunnel

Le veau du premier plan, égaré, éperdu, qui regarde le spectateur droit dans les yeux, ne figurait pas sur les esquisses du tableau. Il a été ajouté au dernier moment, pour ajouter un surcroît de drame à la scène. L’animal peut-il survivre au choc imminent avec la berline à cinq chevaux qui se précipite sur lui?

1873. Huile sur toile. 117x100 cm. Kunsthaus Zurich

Dans quelques jours, la Suisse et ses invités internationaux inaugurent le plus long tunnel ferroviaire du monde. La Poste du Gothard, signée par le peintre zurichois Rudolf Koller, date de 1873, alors que le percement du premier tunnel vient de commencer. Le tableau a acquis en cent cinquante ans un statut incontesté d’oeuvre emblématique de l’art suisse. Il continue de stimuler l’imaginaire, de susciter des interprétations, même si sa perception a changé avec le temps.

Un cadeau pour Alfred Escher

L’oeuvre a été commandée par la Compagnie des chemins de fer du Nord-Est pour son patron et fondateur Alfred Escher. L’entrepreneur et pionnier du rail quittait alors la direction de l’entreprise pour se consacrer entièrement au financement de sa dernière aventure, la ligne du Gothard.

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Au moment où le peintre plante son chevalet sur la route du col, cherchant le bon angle, les travaux ont commencé depuis quelques mois à Airolo et Göschenen. Pour évoquer le nouveau défi d’Alfred Escher et ce tournant dans le développement économique des Alpes, Rudolf Koller choisit de dépeindre l’époque finissante de la diligence. La route du Gothard avait été ouverte en 1830, sur le tracé d’un chemin muletier. Jusqu’à 70 000 voyageurs la franchissaient chaque année.

Vitesse, poussière et danger

Ainsi que le note Valentine von Fellenberg, première assistante d’histoire de l’art à l’Université de Lausanne, la force du tableau s’explique par la tension des trois acteurs du drame: l’homme qui, à l’aide de l’animal, s’approprie un important passage stratégique en surmontant les obstacles de la nature. Au travers d’un instantané plein de vitesse, de poussière et de danger, l’artiste a réussi à traiter le thème plus abstrait de la lutte de l’homme.

La vitesse de la diligence contre la lenteur du troupeau; le triomphe du progrès sur le passé, au risque de faire des victimes aussi innocentes que le veau du premier plan; une allégorie de la puissance ferroviaire, représentée par la génération précédente des moyens de transport: on a pu voir tout cela dans le tableau de Koller. L’essayiste Peter von Matt y a lu récemment le symbole d’une Suisse écartelée entre son désir de modernité et son attachement atavique aux origines.

Il serait injuste de réduire Rudolf Koller à ce tableau

La dramaturgie du tableau, ses qualités esthétiques et sa richesse symbolique ont contribué à immortaliser La Poste du Gothard. C’est l’oeuvre la plus connue de Rudolf Koller (1828-1905), pour ne pas dire la seule vraiment connue. Mais il serait injustement réducteur d’assimiler le peintre à ce seul tableau, réalisé dans des circonstances particulières et peu représentatif de son oeuvre, estime Valentine von Fellenberg, qui est aussi co-directrice de la collection d’art de la Ville de Berne.

Adolescent, Rudolf Koller voulait être peintre de chevaux. Si sa maîtrise de l’anatomie animale est éblouissante, – ses admirateurs vantent aussi sa Vache dans un champ de choux – il a aussi été peintre de la nature, participant au développement d’un réalisme paysager qui mériterait d’être mieux étudié.

Son instantané dramatique sur la route du Gothard le rapproche de la peinture d’histoire, mais le registre académique de cette peinture finit par lui jouer un tour: le tableau qui évoquait lors de sa présentation l’emprise dominatrice de l’homme sur la nature passe plutôt aujourd’hui pour une illustration du bon vieux temps.

La Poste du Gothard a orné la belle demeure zurichoise d’Alfred Escher, à Belvoir. A la mort du fondateur du Crédit suisse, le tableau échoit à sa fille et héritière Lydia, épouse de Friedrich Emil Welti. A l’issue d’un drame conjugal retentissant, le gendre perd sa femme mais s’approprie le tableau. En 1898, Friedrich Emil Welti offre la toile au Kunsthaus de Zurich, où on peut toujours l’admirer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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