Depuis la fin de l'année dernière, des dizaines d'articles ont dressé le bilan de Rudolf Strahm, le Surveillant des prix, sur le point de prendre sa retraite. Mais le Conseil fédéral n'a toujours pas nommé son successeur. D'après les informations du Temps, il pourrait même s'écouler encore plusieurs mois avant que Monsieur Prix ne parte. La raison? Le principal intéressé n'a aucune envie d'abandonner sa tâche. Et sa cheffe, Doris Leuthard, n'est pas pressée de lui voir les talons. Le Département fédéral de l'économie a même songé à demander l'aval du Conseil fédéral pour maintenir Rudolf Strahm à son poste au-delà de 65 ans. Avant de renoncer, conscient que la demande se solderait par un échec…

Un échec non pas politique mais réglementaire. L'ordonnance sur le personnel de la Confédération prévoit en effet trois conditions pour permettre à un employé de poursuivre ses activités au-delà de l'âge limite (64 ans pour les femmes, 65 pour les hommes). Premièrement, si l'employé «est appelé à remplir des tâches pour lesquelles il est difficile de trouver le personnel adéquat». Deuxièmement, pour lui «permettre de mener à terme des projets en cours». Troisièmement, «pour des raisons d'ordre social». Comme l'aurait confirmé l'Office fédéral du personnel (sous la tutelle du Département des finances dirigé par Hans-Rudolf Merz) dans un avis informel, Rudolf Strahm ne répond à aucun de ces critères, contrairement à 101 personnes (sur 36000 employés de la Confédération) qui étaient actives au-delà de l'âge limite en 2007.

Le paradoxe est réel: la Confédération a lancé de vastes programmes afin d'encourager le secteur privé à maintenir actifs les aînés qui le souhaiteraient. Et sous la Coupole, l'idée d'une flexibilisation des retraites à la fois vers le bas et vers le haut fait son chemin dans les esprits. Pendant ce temps, l'Office fédéral du personnel n'hésite pas à accorder des préretraites à tour de bras, notamment à ses cadres, et renvoie à la maison – de gré ou de force – les employés qui arrivent à l'âge légal de la retraite – 64 ans pour les femmes, 65 pour les hommes.

Dans le cas de Rudolf Strahm, la situation est particulièrement cocasse: la demande de rester au travail concerne un ancien conseiller national socialiste (dont le parti soutient la retraite à la carte dès 62 ans). Elle est défendue par une conseillère fédérale PDC, mais contrée par un règlement qui émane du Département dirigé par le radical Hans-Rudolf Merz, dont le parti tente par tous les moyens d'imposer une flexibilisation vers le haut…

Monsieur Prix dispose d'un léger sursis. Il fêtera ses 65 ans à fin août. Mais son successeur ne devrait être nommé qu'en juin. Et comme les candidats à ce type de postes ont généralement six mois de dédit auprès de leur employeur précédent, il n'est pas exclu que Rudolf Strahm reste en place jusqu'à fin 2008.

Une «situation absurde»

Le socialiste n'est pas un cas isolé. Certaines situations sont bien plus délicates, lorsqu'elles concernent par exemple des professeurs et chercheurs dans des hautes écoles suisses, courtisés à l'étranger une fois à la retraite. L'exemple du professeur Kurt Wüthrich, lauréat du Prix Nobel, et qui n'aurait théoriquement pas pu poursuivre ses activités à Zurich en 2002, est particulièrement emblématique. L'EPFZ (rattachée à la Confédération) a dû faire une exception afin qu'il passe un tiers de son temps de recherche à Zurich et ne s'expatrie pas totalement aux Etats-Unis.

Le professeur lui-même prévenait à l'époque que la Suisse «ne pourra pas se permettre» de maintenir un système de retraites aussi rigide «quand on voit comment les choses se passent aux Etats-Unis»… Mais depuis, rien n'a changé. Universités et instituts de recherche n'ont souvent pas d'autre choix que de créer une entreprise privée pour rémunérer les chercheurs «retraités» et les conserver dans leur giron. Si, aujourd'hui, les demandes de poursuivre une activité au-delà de l'âge de la retraite sont rares, elles pourraient augmenter à l'avenir. Notamment après le changement de régime de la caisse de pension de la Confédération, qui prévoit que la rente du deuxième pilier sera améliorée après 65 ans.

L'Association du personnel de la Confédération se bat pourtant bec et ongles contre toute prolongation de la vie active, fût-elle volontaire. «Le marché de l'emploi n'est pas tendu au point qu'il en découle des problèmes de recrutement», plaide le secrétaire général de l'association, Hans Müller. Pour le syndicaliste, «les prolongations doivent rester l'exception, par exemple lorsqu'un professeur accomplit un travail de recherche que lui seul peut faire». De son côté, Martine Brunschwig Graf déplore une «situation absurde». La Confédération tient un «double langage, en prêchant un exemple et en faisant le contraire», commente la vice-présidente du groupe parlementaire libéral-radical.

A ses yeux, il faut cesser de considérer qu'une retraite anticipée est la norme (notamment à la Confédération, où l'âge réel des départs se situe bien en deçà de la limite) et qu'une retraite plus tardive relève de l'exception. «Alors que la population vieillit, il y va de notre croissance économique.» Tout en se voyant confortée dans l'idée qu'il est urgent de réformer l'AVS en profondeur, avec une flexibilisation complète entre 60 et 70 ans, grosso modo, Martine Brunschwig Graf estime que l'on ne doit pas attendre cette réforme pour agir. «Il est urgent que la Confédération applique une nouvelle vision. Non pas sur la base du cas particulier de Rudolf Strahm, mais en constatant que la loi, et la façon dont elle est appliquée, va à l'encontre du bon sens…» Pour l'heure, aucun changement n'est prévu au Département fédéral des finances. Mais la pression pourrait croître très rapidement…