Quand la Russie sert de canal eurosceptique

Europe Le conflit ukrainien polarise les esprits

Il nourrit la critique de l’UE, surtout au sein de l’UDC

L’annexion de la Crimée au printemps 2014 a suscité un concert de dénonciations de la part des représentants européens et américains, suivi d’une série de sanctions. Mais les tensions qui parcourent l’Europe depuis ont aussi éveillé une russophilie chez certains politiciens qui, en partageant la vision du monde de Moscou, trouvent un canal pour exprimer leur euroscepticisme.

En Suisse, Vladimir Poutine peut compter sur des alliés de circonstance, avant tout dans les rangs de l’UDC. Le plus corrosif, Oskar Freysinger, a été invité à plusieurs reprises sur les ondes de radio La Voix de la Russie, renommée Sputnik, pour critiquer l’attitude de Berne, qu’il estime trop peu neutre, à l’égard de Moscou. Cette plateforme d’information, contrôlée par le Kremlin, invite fréquemment des personnalités francophones résolument pro-russes, notamment dans les sphères nationalistes françaises.

Oskar Freysinger la considère comme «une voix indépendante, qui s’écarte du courant dominant». Le conseiller d’Etat valaisan UDC exprime sa «compréhension» pour la position russe, «un grand empire qui défend ses intérêts», explique-t-il au téléphone. Il vient d’achever la lecture d’un recueil des discours de Vladimir Poutine. «C’est un homme intelligent et un prodigieux stratège politique. Il a aussi des valeurs que je partage», dit-il. Parmi lesquelles, une idée intransigeante de la souveraineté nationale.

Pour le politologue Oscar Mazzoleni, l’idée que «chaque pays est souverain chez lui» est au cœur du raisonnement géopolitique de l’UDC. Une posture qui peut se révéler périlleuse. Ainsi, le conseiller fédéral Ueli Maurer, au cours d’une visite officielle en Chine en 2013, «pense que l’on peut tirer un trait» sur l’épisode de répression du mouvement démocratique sur la place Tiananmen.

Autre voix dissonante, Roger Köppel décortique au fil de ses éditoriaux dans la Weltwoche les relations entre l’Europe et la Russie. L’éditeur et chef du journal, candidat pour les élections au Conseil national dans les rangs de l’UDC, y critique l’hostilité des puissances européennes à l’égard de Moscou, le «rejet affectif» et «le moralisme» qui caractérise selon lui la politique étrangère de l’Occident dans ce conflit. «La Russie fait ce que les Etats-unis auraient fait: elle marque sa présence dans la zone d’influence de son Etat», écrit-il. «Ne vous y trompez pas, souligne Roger Köppel au bout du fil, je ne suis pas un admirateur de Poutine. S’il était au pouvoir en Suisse, je le combattrais. Mais en Russie, il est parvenu à redresser un pays en plein délitement. J’estime qu’à l’Ouest, on ne prend pas la peine de comprendre la Russie. Et on oublie trop vite la responsabilité de l’Europe dans le conflit ukrainien.»

Le journaliste fustige aussi l’attitude de la Suisse au cours de son année de présidence de l’OSCE. Le conseiller fédéral Didier Burkhalter, dit-il, en mauvaise posture après le vote du 9 février sur l’immigration, s’est montré trop conciliant envers les positions de l’Occident. «En aucun cas la Suisse, pays neutre, ne doit se laisser entraîner dans cette épreuve de force.»

Luzi Stamm partage cette posture. En tant que membre de la Commission des affaires extérieures du Conseil national, l’élu UDC s’est rendu en Russie à trois reprises. Il défend une stricte neutralité de la Suisse. Un principe dévoyé, estime-t-il, lorsque le président du parlement suisse Ruedi Lustenberger annulait la visite en Suisse du président de la Douma russe en août dernier.

L’événement avait fait bondir Oskar Freysinger, qui lançait cet été-là une pétition, dotée depuis de 2753 signatures, exhortant le gouvernement suisse à se désolidariser des sanctions européennes contre la Russie. «La Suisse n’est plus neutre! Elle s’aligne sur l’OTAN et, ce faisant, elle se comporte comme une colonie de l’UE», dit-il. Des propos qui font écho à la campagne «No-EU» entamée par Christoph Blocher dans la perspective d’un nouveau vote sur les relations entre la Suisse et l’Europe.

Les rapports avec la Russie font office de champ de bataille ailleurs en Europe. Le récent rapprochement du premier ministre grec, Alexis Tsipras, avec Vladimir Poutine et ses critiques à l’égard des sanctions européennes contre la Russie ont mal passé à Bruxelles. En France, les financements russes perçus par le FN, révélés par Mediapart l’an dernier, ont valu à Marine Le Pen d’être taxée de «pion» de Vladimir Poutine. La présidente du parti nationaliste français, elle, rétorquait n’avoir jamais dévié de sa ligne pro-russe, financement ou pas. Dans un entretien au Monde en septembre, elle disait éprouver «une certaine admiration» pour le président russe, «un homme qui agit dans l’intérêt de son pays. Qui est attaché à la notion de nation, qui porte un modèle économique patriote.»

«Les russophiles les plus convaincus sont souvent ceux qui partagent le moins le consensus libéral et tolérant de l’Europe», observe Georges Nivat, grand spécialiste de la Russie. En Suisse, ce professeur honoraire à l’Université de Genève a rencontré davantage de pro- que d’anti-russes. Une tendance qui peut s’expliquer par la situation de la Confédération, à la fois hors de l’UE et cernée par les pays européens. «La résistance à l’Europe trouve un écho particulier ici.» Chez certains, ajoute-t-il, la défense du pouvoir russe s’associe à une forme de nostalgie des valeurs, face à ce qui est perçu comme une décadence libérale de l’Occident. En punissant la «propagande de l’homosexualité», par exemple, «la Russie apparaît comme une puissance européenne à contre-courant».

A Berne, la prudence est de mise dans le contexte actuel de tensions. Le gouvernement a annoncé mercredi qu’il n’enverra pas de conseiller fédéral aux cérémonies célébrant le 70e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale à Moscou et à Kiev début mai. La Suisse sera représentée par ses ambassadeurs en Russie et en Ukraine.

«On oublie trop vite la responsabilité de l’Europe dans le conflit ukrainien»