Moritz Leuenberger a commencé en fanfare son année présidentielle. Lui qu'on croyait introverti ou tout au moins peu friand de mondanités et de manifestations paraît prendre un visible plaisir à aller défier Christoph Blocher dans son fief de l'Albisgütli ou à côtoyer les grands de ce monde au Worl Economic Forum de Davos. Dans un registre totalement différent, le Zurichois semble devoir accorder autant d'énergie et d'importance, si ce n'est de temps, que son prédécesseur Adolf Ogi, à la fonction présidentielle. Est-ce à dire que celle-ci serait en train de prendre du poids et de la couleur?

Souvenons-nous de Flavio Cotti et d'Arnold Koller, présidents voici trois et quatre ans. Ils appartiennent encore à la période où personne, ou presque, dans le public, ne se souciait de savoir qui était président de la Confédération. Lequel président ne se manifestait guère à l'attention de l'opinion publique autrement que par un discours convenu pour le 1er Août et des vœux pour la nouvelle année. Le tournant date de la présidence de Ruth Dreifuss, en 1999, indépendamment de sa volonté, pour une part. Une première femme à la présidence de la Confédération, cela marque. Si elle est en plus juive, ancienne syndicaliste et socialiste, et si elle adopte un franc-parler et une fraîcheur de ton inconnus de ses prédécesseurs, si elle s'exprime aisément en plusieurs langues, il y a de quoi forcer l'admiration. Avec Ruth Dreifuss, c'est bien la première fois que la présidence du Conseil fédéral a suscité une intense curiosité de la part de la presse nationale et internationale. Au point que ses services croulaient sous les demandes d'interviews.

La socialiste genevoise a conféré une nouvelle dimension à la présidence de la Confédération. Elle a prouvé que le président pouvait apporter à la fois détachement et chaleur à la fonction, qu'il pouvait lui conférer un surcroît de prestige nullement incompatible avec une certaine forme de modestie. Avec sa figure de Mère Helvetia, Ruth Dreifuss a, au cours de sa présidence, proposé un modèle et créé une attente. Elle a en tout cas établi un nouveau rapport entre le président et le peuple. A cette occasion, la population s'est découvert le besoin d'une figure tutélaire ou tout au moins d'une personnalité qui rayonne au-dessus de la classe politique et dans laquelle elle puisse, pour une partie, se reconnaître. La cheffe du Département de l'intérieur a ainsi ouvert une voie royale, c'est le cas de le dire, à son successeur.

Aucun conseiller fédéral, sans aucun doute, n'aura tiré autant de satisfactions de son année présidentielle – la deuxième en l'occurrence – qu'Adolf Ogi. Boulimique de contacts et de reconnaissance populaire, il a fait de sa présidence, particulièrement au cours des derniers mois, une sorte de happening permanent où il payait largement de sa personne en engrangeant la gratitude et la reconnaissance aussi bien des grands de ce monde que des simples citoyens. On a fini par ne plus voir que lui. Comme un dictateur africain, il a fait de son lieu de naissance, Kandersteg, une sorte de capitale bis du pays. Il en a tant fait que certains collègues ont commencé à attendre avec une certaine impatience la fin de la présidence d'Adolf Ogi.

Et après?

Au moins, nul ne pouvait ignorer l'an dernier que «Dolfi» était président. Le défi est difficile à relever pour Moritz Leuenberger. Intellectuel et esthète, peu porté sur les bains de foule et les fêtes populaires, il devra répondre à sa façon à l'attente créée par ses deux prédécesseurs. Il ne fait guère de doute qu'il y parvienne. On s'interroge en revanche sur la façon dont Kaspar Villiger, l'an prochain, parviendra à endosser une fonction présidentielle revisitée. Réservé, fatigué, en bout de course, on imagine mal l'austère ministre des Finances se mêler à la foule ou délivrer sa vision du monde. La suite par contre, s'annonce déjà intéressante. Avec Pascal Couchepin, c'est la présidence impériale qui se profile, dans un prometteur syncrétisme entre l'empire romain et la démocratie directe alpestre.