Que fait-on après avoir posé le point final d’une thèse de mille pages qui a nécessité vingt années de travail? Verse-t-on une larme de joie ou de fatigue? Promet-on à ses proches que désormais il y aura de belles soirées ensemble et de longs week-ends? Va-t-on plus simplement au-dehors humer l’air du temps?

Une histoire de famille

On peut imaginer que le regard de Ruth Fivaz-Silbermann s’est attardé sur une vieille photographie, celle de ses parents, prise à Zurich dans les années 40. Car sa recherche, La fuite en Suisse. Accueil, destin et refoulement des réfugiés juifs, est aussi une histoire familiale. 1938, l’Anschluss pousse Mary et Victor Silbermann à fuir Vienne. La moitié de la famille sera déportée et va périr dans les camps. Le couple obtient un visa délivré par le consul de Suisse à Venise et rallie Zurich.

Victor est diplômé en droit, parle l’allemand, l’anglais, le russe, le bulgare (il est né à Sofia), il est recruté comme secrétaire par le Congrès sioniste. Puis tous deux transitent par le camp de Girenbad près d’Hinwil, où les réfugiés sont internés et soumis aux travaux forcés.

Ils sont libérés, passent toute la guerre à Zurich logés chez Barbara Hublin, «une charmante vieille dame qui les a beaucoup aidés», indique Ruth. Son père n’a pas le droit de travailler, mais il traduit tout de même des textes la nuit en colmatant les fenêtres pour étouffer le staccato de sa machine à écrire.

Premiers pas en Suisse

Ils obtiennent en 1945 le droit d’asile, «ce qui n’était pas facile quand on sait que, sur quelque 65 000 réfugiés de toutes nationalités et confessions, 2000 ont pu rester sur le territoire helvétique», rappelle Ruth. Les Silbermann s’installent à Genève. Ruth naît en 1946.

Enfance heureuse aux Pâquis, études à l’Ecole supérieure des jeunes filles de la rue Voltaire, «qui n’était donc pas mixte, alors on manifestait pour que les garçons et filles soient ensemble». Université en lettres car la jeune étudiante se passionne pour la littérature et l’histoire, un passage par l’école de Francfort, une licence es lettres décrochée en 1971.

Mes parents ne me parlaient jamais de la Shoah, de l’exode, mon père se sentait coupable d’avoir survécu

Elle emménage avec son petit copain (qui deviendra son premier mari et le père de ses trois enfants) dans un chalet aux Voirons, en Haute-Savoie, sans s’y déclarer, «parce que s’y loger était moins cher qu’à Genève». Ruth occupe un poste de lectrice à la maison Droz, spécialisée dans les travaux d’érudition. Lorsque Victor puis Mary décèdent, en 1987 et 1988, elle prend la décision de se consacrer à la recherche historique.

Début d'une vaste recherche

«Mes parents ne me parlaient jamais de la Shoah, de l’exode, mon père se sentait coupable d’avoir survécu. En vidant leur appartement, j’ai retrouvé beaucoup de papiers et documents.» Un choc. Elle publie Itinéraire dans les ténèbres, biographie de Willy Berler, un rescapé d’Auschwitz. Puis le Fonds national suisse de la recherche scientifique la soutient financièrement et elle effectue ses premiers travaux sur le refoulement des réfugiés civils juifs à la frontière franco-genevoise, prélude à une recherche plus large.

Serge Klarsfeld, le chasseur de nazis, qui deviendra un ami, la pousse à étendre ses recherches sur toute la frontière franco-suisse. Elle a accès à des archives, 25 000 dossiers à Genève, des procès-verbaux d’interrogatoires qu’elle dissèque, visite les Archives fédérales à Berne, les archives douanières et françaises à Annecy, Besançon, Belfort et Paris (Archives de la gendarmerie nationale).

Dans des greniers genevois du Département de justice et police, elle tombe sur des cartons couverts de fiente de pigeon contenant des centaines de PV d’arrestations des gardes-frontière de l’époque. Une mine d’informations.

Une politique restrictive

Elle chiffre à 16 000 le nombre de juifs qui ont franchi la frontière franco-suisse durant la Seconde Guerre mondiale, en particulier lorsque la «solution finale» de la question juive aura été mise en place par les nazis (1942-1944). Environ 3300 ont été refoulés, soit un sur cinq.

«Refoulement n’équivalait pas automatiquement à déportation, précise Ruth. A la frontière avec la zone occupée, le taux de déportation est néanmoins de 50% et une personne sur deux n’a pas survécu à son refoulement. A la frontière avec la zone dite libre, la situation est moins sombre: le taux de déportation est de 15% des refoulés, soit une personne sur six.»

Comment juge-t-elle la politique suisse d’accueil de l’époque, très décriée? Ruth Fivaz-Silbermann estime que la Suisse a pratiqué une politique restrictive en n’autorisant l’entrée qu’aux personnes avec visa ou sous protection des Conventions de La Haye.

«La libéralité officieuse aurait dû s’appliquer»

«Officieusement, néanmoins, dès l’été 1942, une politique d’urgence plus souple a été appliquée sous la pression de l’opinion publique et des lobbys pro-réfugiés», relève-t-elle. Des instructions de tolérance ont été émises et la Suisse a accueilli au total quelque 22 000 juifs pendant la guerre.

«Mais aucun des 4000 refoulements enregistrés sur l’ensemble de la frontière helvétique n’était justifiable, et la libéralité officieuse aurait dû s’appliquer à tous les réfugiés.» Sa thèse sera publiée sous forme de livre, en version plus resserrée.

 


Profil

1946 Naissance à Chêne-Bougeries.

1971 Licence en philosophie, allemand, histoire. Lectrice aux Editions Droz.

1999 «Itinéraire dans les ténèbres», biographie d’un rescapé d’Auschwitz. Travaille sur la fuite des juifs vers la Suisse.

2005 Enseigne la traduction et la civilisation à l’Unige.

2017 Soutient sa thèse: «La fuite en Suisse. Migrations, stratégies, fuite, accueil, refoulement et destin des réfugiés juifs venus de France durant la Seconde Guerre mondiale».