Soumise au peuple le 7 mars prochain, l’initiative prônant l’interdiction de se dissimuler le visage dans l’espace public a été lancée par le Comité d’Egerkingen. Soucieux de se démarquer de ces milieux proches de l’UDC, d’autres comités militant pour le oui ont aussi vu le jour, comme celui d’A visage découvert, en Suisse romande. Fondatrice du Forum pour un islam progressiste, Saïda Keller-Messahli a signé son appel à soutenir l’initiative.

Le Temps: Avez-vous lu le livre que l’islamologue de l’Université de Lucerne Andreas Tunger-Zanetti a publié avant cette votation?

Saïda Keller-Messahli: Non, mais j’ai lu une longue interview de lui dans la NZZ, laquelle m’a permis de conclure que ce livre n’apportait rien d’intéressant.

Selon l’auteur, les femmes qui portent un niqab en Suisse sont des Occidentales converties ou des filles musulmanes sans éducation religieuse qui, plus tard, choisissent de vivre pleinement leur religion.

Ce voile intégral n’a rien à faire avec la liberté religieuse. Même l’académie Al-Azhar du Caire, qui est l’autorité religieuse la plus haute de l’islam sunnite, a déclaré que le niqab n’était pas un commandement religieux. Longtemps, on a vu très peu de femmes le porter dans les pays musulmans jusqu’au moment où les Frères musulmans ont donné une nouvelle signification à la dissimulation du corps de la femme dès les années 1970. Le texte du Coran (sourate 24) considère que le corps d’une femme est impudique. Selon ce texte, le corps de la femme est indécent et source de péché pour l’homme. C’est pour cela qu’il faut le couvrir! Cette image du corps de la femme, violemment discriminatoire, est absolument inacceptable. Elle tend à invisibiliser les femmes dans l’espace public et a des répercussions dramatiques dans le contexte social musulman.

Connaissez-vous des femmes qui portent le niqab ou la burqa en Suisse?

J’en ai vu quelques-unes de temps à autre. Voici environ deux ans, j’ai accosté deux femmes saoudiennes qui faisaient des achats sur la Bahnhofstrasse à Zurich. Je leur ai demandé si elles étaient conscientes d’attirer toute l’attention sur elles. Elles m’ont répondu qu’elles portaient le niqab par habitude et qu’elles n’avaient pas le choix dans leur pays. Puis elles m’ont confié qu’elles s’étaient senties mieux au Tessin, où ce vêtement est interdit. Du coup, elles ont dû l’enlever et plus personne n’a fait attention à elles.

Que signifie le niqab ou la burqa, pour vous?

Pour moi, c’est le signe d’un islam militant, politique. Un signe agressif non seulement envers une société démocratique comme la Suisse, mais aussi envers la femme musulmane. Cet habit traduit une volonté de la déshumaniser, car il fait disparaître tous les traits de sa personnalité. Quand j’en vois, je suis aussi choquée que si je croisais quelqu’un du Ku Klux Klan.

Cette interdiction inscrite dans la Constitution, alors qu’elle ne concerne qu’une trentaine de femmes, n’est-elle pas une mesure disproportionnée?

Je sais que cette inscription dans la Constitution indispose beaucoup de gens prêts à soutenir le but de l’initiative. Mais c’est tout de même ce texte essentiel dans une démocratie qui ancre en Suisse le principe de l’égalité de la femme et de l’homme devant la loi. Cette manière de voiler la femme va à l’encontre de ce principe et elle constitue une discrimination de la femme basée sur son genre.

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Les détracteurs de l’initiative, notamment la gauche, la qualifient de «populiste et islamophobe».

Ce ne sont que des slogans qui montrent que la gauche n’a pas d’arguments à faire valoir. Sa réponse tient du réflexe pavlovien. Elle n’a pas le courage d’admettre qu’en l’occurrence un comité de droite soulève des questions légitimes qu’elle aurait dû soulever elle-même.

Les féministes sont divisées. Quel message leur adressez-vous?

Je suis déçue de voir que des combattantes de l’égalité ferment les yeux sur le niqab par peur de se faire accuser d’«islamophobie», alors que l’enjeu est ailleurs. Il s’agit d’une critique légitime de l’image dégradante et dévalorisante que donne l’islam politique du corps de la femme, elle qui finit par intérioriser que son corps est source de mal et de péché. Indirectement, cette image nuit aussi à l’homme, qu’on suppose incapable de maîtriser ses pulsions et d’assumer ses responsabilités en conséquence.

Le Comité d’Egerkingen, qui a lancé cette initiative, n’est-il pas islamophobe?

Nous sommes conscients du fait qu’il essaie d’instrumentaliser politiquement le débat. Personnellement, je ne veux pas tomber dans ce piège de l’idéologie. Pour me démarquer de ce comité, j’ai signé en Suisse romande l’appel à soutenir l’initiative lancé par des personnalités libérales indépendantes de l’UDC, cela à l’enseigne d’A visage découvert. Et en Suisse alémanique, nous avons créé un comité de soutien composé uniquement de femmes de tous bords politiques [www.frauenrechte-ja.ch].

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Vos travaux ont été très critiqués. Ne surestimez-vous pas les réseaux salafistes en Suisse?

Non. Je parle et j’écris en connaissance de cause, sur la base des recherches que je poursuis depuis de longues années. Le temps m’a donné raison. La Suisse a connu une centaine de djihadistes, dont un tiers ont été convertis dans les 300 mosquées de Suisse. Je pense à ce jeune Genevois qui a été condamné à 20 ans de prison au Maroc pour avoir contribué au meurtre par décapitation de deux femmes qui faisaient du tourisme dans le massif de l’Atlas. Il a été converti ici.

Dans le scénario d’une approbation de cette initiative, ne craignez-vous pas que la population musulmane se sente rejetée?

Non! Car 99,9% des musulmans rejettent le niqab. C’est une minorité extrémiste qui veut imposer son choix. Je suis une musulmane laïque dans le sens où je ne fais pas de ma religion un programme politique en occupant l’espace public par un signe qui se veut religieux.

Jusqu’où une société libérale peut-elle aller dans ses efforts d’intégration?

Il est tout à fait normal de s’intégrer socialement dans un pays où l’on a choisi librement de vivre. Il faut en accepter les valeurs fondamentales, dont fait partie l’égalité entre hommes et femmes.

Où tracez-vous la frontière entre le tolérable et l’intolérable?

Là où une revendication faite au nom de la religion franchit une limite et viole un principe de valeur sociale. En Suisse, dans notre démocratie, on se salue en se donnant la main. Il n’est pas acceptable que des écoliers refusent la poignée de main à une institutrice. Je suis aussi opposée à ce qu’une fille musulmane mineure doive porter un foulard. Dans les mosquées de Suisse, on sépare les garçons des filles, qui sont voilées. Lorsque celles-ci auront grandi, elles seront déchirées par un conflit de loyauté entre leur religion et les principes d’une société démocratique, et elles auront une peine énorme à s’intégrer. Chaque djihadiste a en lui cette grande tension entre ces deux visions du monde.

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