Reportage

Saint lutteur, père de la patrie

La fête de la lutte et des jeux alpestres n’était pas seulement une manifestation sportive, mais aussi identitaire. Le folkore tournait à plein régime avec pour mission de fédérer et de rassurer le pays

De vendredi à dimanche, à la 44e «fédérale», entre les stands de Schüblig et les cors des Alpes, c’est un peu une image de la Suisse idéale qui s’est dessinée. Que voyait-on sur la vaste place des fêtes éphémère construite dans l’aérodrome de Payerne? Chaque stand était programmé pour transmettre la vision d’un pays confiant en ses forces. A commencer par le slogan de la marque de vêtements Jenni, installée dans l’Oberland bernois, qui résumait son ADN en trois adjectifs allemands: «traditionnell», «robust» et «modern». Alors que sur une publicité de la marque de sous-vêtement Isa, on découvrait la représentation d’une famille suisse idéale. L’homme, au centre, en boxer edelweiss et couronné de chêne, un bébé dans les bras (layette edelweiss également), adressait un regard franc au visiteur. La femme à ses côtés, baissait pudiquement et maternellement les yeux vers le bébé. Aux pieds du couple, se trouvaient deux autres enfants et une chèvre d’une blancheur immaculée. Qualité suisse, bien entendu.

Traditions rassurantes

Outre les costumes traditionnels des chorales et des différentes sociétés présentes aux arènes de la Broye, les simples visiteurs arboraient eux aussi de touches folkloriques: chemises du berger ou ceinture décorées de vachettes en métal. «La Suisse tient bon dans ces temps difficiles grâce à ses valeurs et à ses traditions», a estimé hier Johann Schneider-Ammann, président de la Confédération, lors d’un discours prononcé dans les arènes. Ajoutant: «Cette grande fête soude notre communauté nationale». Vendredi soir, pendant la cérémonie d’ouverture, Marie Garnier, présidente du Conseil d’Etat fribourgeois avait, elle, prévenu, plus nuancée: «Nous ne devons pas nous replier sur nos traditions, mais nous appuyer sur elles pour faire face aux changements.» Et le visiteur romand découvrait, s’il l’avait oublié, que la tradition se mérite. Sur certains stands de nourriture, comme chez «Schwizer Chuchi», on ne prenait vos commandes qu’en switzerdütsch. La carte, elle, proposait en franglais «Rösti avec saussage».


Robustesse et fidélité

Rassurant, les stands de l’armée suisse ventaient «Une Suisse sûre». Chacun pouvait s’y essayer au maniement d’un lance-grenades. Par haut-parleurs, entre des messages de sensibilisation sur la canicule, une voix féminine éthérée invitait fréquemment à visiter le stand de l’armée suisse pour découvrir près de 25 métiers différents. Le patriotisme s’affichait, mais restait discret. Sur le dos d’un spectateur torse nu, on pouvait lire sous un drapeau suisse «Meine Treue, Mein Stoltz» (Ma fidélité, ma fierté). Fidélité à quoi? A l’effort et au mérite avant tout. L’image d’une suisse laborieuse était posée dès l’entrée de la fête, par le slogan de l’UBS: «Le roi de Suisse n’hérite pas de son titre. Il doit se battre pour l’acquérir.»


Colisée rustique

Les arènes éphémères, grandioses, construites dans la Broye, évoquaient une sorte de Colisée antique. Sur les photographies exposées, les anciens champions de la fête, couronnés de feuilles de chêne synthétiques, avaient un air d’empereurs romains rustiques. C’est la force des lutteurs qui était surtout mise en avant dans les commentaires des spectateurs. Une force herculéenne, mais tranquille et maîtrisée.

A la «fédérale», tout semblait fait pour durer, et même le faux chalet du restaurant «swissmilk» avait quelque chose d’immuable. Les prix réservés aux couronnés étaient, à ce propos, éloquents. Rien de clinquant, que du pratique et du «solide». On pouvait admirer, parmi quelque 400 autres récompenses, des tables en bois massif, avec le logo Estavayer2016 gravé, des chaudières, un coffre-fort imposant…

En caricaturant, on peut dire que la fête des jeux alpestres offrait une répartition très clivée de la société: pendant que les athlètes luttaient dans l’arène, les femmes servaient bières, macaroni du chalet et tranches d’Apfelstruedel. Tout était à sa place, dans le meilleur des mondes inamovible. D’un côté le taureau, «Mazot de Crémo», splendide, avec son échine à l’équerre; de l’autre les vaches nourricières qui paradant en troupeaux.


Röstigraben?

On le voit, la modernité s’était effacée, pour ne pas faire peur. A l’image des bâches qui recouvraient en partie les échafaudages des arènes, aux décors de bois en trompe l’oeil. Tout avait été fait pour gommer également le röstigraben. «Les Suisses — allemands sont contents» annonçait, rassuré, un bénévole attablé pendant sa pause, devant un verre de blanc. «C’est une bonne édition, nous pouvons en être fiers!» Romands et Suisses allemands ont fait la fête ensemble. Les premiers ont surtout tenté de comprendre la curieuse passion des seconds pour des sports qu’ils connaissent si mal. La cohésion durera-t-elle plus longtemps que le temps d’une fête? Ce qui marquait, en tout cas, et n’était pas construit par la publicité, c’était le dévouement et la cordialité des quelque 4000 bénévoles qui n’ont pas failli, malgré plus de 30 °C à l’ombre. C’est peut-être cela, en fait, la qualité et «l’esprit suisse». La générosité de l’accueil. Les rois de la sciure, ce sont aussi eux.


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