A Sainte-Croix, chez le maître des androïdes

Pour avoir ressuscité le savoir-faire des automates à l'ancienne, François Junod a acquis une réputation internationale, essaimant ses œuvres d'une folle précision entre les Etats-Unis et le Japon. Visite au magicien.

Chez François Junod, automatier à Sainte-Croix, toute la maisonnée vit dans l'expectative. On attend des nouvelles des Espagnols. Il est question de réaliser pour la ville de Leganès – 180 000 habitants dans la banlieue de Madrid –, une œuvre destinée au nouvel Hôtel de Ville.

Des personnages hauts de deux mètres, symbolisant les âges de la vie. Si elle se confirme, cette commande ferait passer l'artisan et son équipe dans une nouvelle dimension, tant pour la taille des personnages que pour l'ampleur de la réalisation. «Ce serait un an et demi de travail pour huit personnes», explique François Junod.

Pour l'heure, l'atelier de la rue des Rasses 17 vit à son rythme habituel. «Nous sommes quatre, cinq avec mon père, qui vient dessiner le matin.» Le cadre est des plus pittoresques. Des plafonds pendent têtes, bras et jambes de résine en attente d'un corps à animer. La maison regorge de tout un bric-à-brac de collection, dont les plus beaux objets ont été rassemblés dans l'attique où, en blouse bleue, le maître des lieux reçoit ses clients. Il y a là un piano mécanique, une boîte à musique aux grands disques de métal, comme on en trouvait autrefois dans les gares, d'anciennes horloges de clocher et des tournebroches, qui serviront un jour de base à de nouvelles œuvres.

François Junod, 46 ans, présente sa compagne, Sabine Calderoli, qui travaille quant à elle l'argile et le béton. Plusieurs de leurs œuvres communes sont présentées actuellement dans l'exposition anniversaire du CIMA (lire ci-dessous). Une voix d'enfant retentit dans la maison, mais elle n'appartient pas à la famille. «Mes enfants, ils ont la clé dans le dos», sourit l'automatier.

De l'usine à l'atelier

La mécanique est dans la famille depuis longtemps, normal pour la cité ouvrière du Jura vaudois. Les grands-parents travaillaient chez Thorens, la fabrique de tourne-disques. Le père, Robert Junod, avait une petite usine de cartonnage. François aurait pu la reprendre. Mais, cherchant sa propre voie, il était allé à Lausanne étudier la sculpture et le dessin. Quelque part entre la technique et l'art, il a trouvé son secret.

Dans son parcours, il y a une rencontre marquante, celle de l'artisan français Michel Bertrand, qui lui transmettra sa passion des automates à l'ancienne et l'initiera à l'art de la restauration. L'élève se mettra rapidement à son compte, décidé à passer à la fabrication. Travaillant seul à ses Pierrots et autres automates simples, François Junod se trouvait dans le creux de la vague, en 1996, lorsque l'occasion de rebondir s'est présentée.

Un savoir-faire ressuscité

Emerveillés par les androïdes des Jaquet-Droz, qu'ils ont vus à Neuchâtel, les responsables du Musée d'automates d'Arashiyama (Kyoto), auraient voulu repartir avec. On les oriente vers l'atelier de François Junod, qu'ils avaient, semble-t-il, imaginé comme un viel artisan à barbe blanche. Ils finiront tout de même par commander au jeune homme une réalisation à l'identique.

Un véritable défi. En l'absence de tout document, il a fallu refaire tout le cheminement suivi en 1774 par les géniaux père et fils. «Réussir à refaire le dessinateur, celui qui trace le portrait de Louis XV, cela m'a vraiment marqué, se souvient François Junod. C'était rejoindre les grands fabricants. Après cela, je me suis senti plus libre.»

Dans sa blouse bleue, François Junod affiche la tranquillité des artisans jurassiens issus d'une longue tradition. Un petit air baba cool aussi, anneau à l'oreille et cheveux bouclés. Au bistrot, il retrouve sa bande de copains. Les usines de Sainte-Croix continuent d'avoir des problèmes, mais de jeunes artisans ont fait du Balcon du Jura leur terre promise.

L'automatier a gardé son regard d'enfant émerveillé lorsqu'il évoque ses personnages, mais son press-book montre qu'il a définitivement trouvé son créneau. Il ne sait pas exactement combien d'automates il a déjà créés pour le monde entier, une cinquantaine à l'ancienne, une trentaine de modernes au moins.

Le baiser de la Palmette

Car il n'y a pas que les androïdes en perruque et aux 2800 pièces, il y a aussi les créations contemporaines. Comme la Jeune fille et l'oiseau sur la façade du collège du Cheminet, à Yverdon, ou les martins-pêcheurs qui décorent un jardin saint-gallois. Pour une exposition qui se tenait à Cannes, François Junod a créé la Palmette: un visage de femme, des yeux à la Betty Boop, des lèvres métalliques et cependant pulpeuses, réalisées en bronze au bérylium: «J'ai toujours aimé les trucs en fil de fer.»

François Junod est déjà allé quinze fois au Japon, où il va présenter, pour un concours, son magicien escamotant de petits oiseaux. Et les Chinois, prévoit-il, «seront nos prochains clients». Le prix de ses pièces va de quelques milliers de francs à des sommes que seuls peuvent payer les sultans. Les Jaquet-Droz aussi travaillaient pour des rois.

1458 vers de Pouchkine

En attendant les nouvelles d'Espagne, il y a toujours le Pouchkine. «On y travaille depuis deux ans et demi, pas un jour ne passe sans que j'y pense. Le commanditaire du reste commence à s'impatienter.» Ce dernier est un Californien qui a fait fortune dans la haute technologie et désire acquérir une merveille de pure mécanique. L'automate à l'effigie de l'écrivain russe devrait «dépasser tout ce qui s'est fait à ce jour dans les androïdes». Doté par un complexe système de cames d'une mémoire mécanique de 24 mots particulièrement prisés par le grand écrivain, il sera capable d'écrire, de manière aléatoire, 1458 petits poèmes. La surprise dans l'extrême précision, ou le grand art de François Junod.

Publicité