Au tournant de l'année, «Le Temps» s'est intéressé aux dessous d'un pays sans colonies, mais qui a néanmoins aussi profité de celles des autres 

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«Zim boum, zim boum boum», c’est sur ce cri de ralliement que jusqu’en 2016 les Agaunois se rassemblaient le lundi de carnaval pour participer au «bal nègre». Oui, oui, vous avez bien lu: «bal nègre». Pourtant, en ce mois de décembre 2020, sur la Grand-Rue de la petite ville valaisanne de Saint-Maurice, boutiques, cafés et kébabs ne semblent pas se remémorer les excès de ces festivités aux consonances racistes.

Le visage au cirage

A quelques pas de là, au dernier étage d’un immeuble locatif, Raymond Bréguevand, infatigable carnavalier, nous reçoit dans son atelier au milieu d’un labyrinthe d’étagères où bataillent, immobiles et silencieux, une multitude de soldats de plomb. «Le «bal nègre» n’était rien d’autre qu’une farce carnavalesque, se remémore ce charmant octogénaire. Alors que le week-end et le mardi gras, la fête battait son plein, le lundi était devenu un jour sans activité. C’est le président du carnaval d’alors, le regretté Freddy Baud, qui en eut l’idée en 1977. Nous avons alors lancé des coups de fil à droite et à gauche et, le soir même, les rues étaient remplies de jeunes qui s’étaient passé la figure au cirage.»

Dans l’euphorie de cette première édition, le Père blanc, inspiré du missionnaire de Tintin au Congo, apparut sur son balcon pour sermonner les visages noirs surexcités qui déambulaient. Au fil des ans, le «bal nègre» attire les fêtards des quatre coins du Valais et devient le lieu de tous les débordements. A tel point qu’il est remplacé en 1987 par le «bal des trappeurs» puis l’année suivante par le «bal des oiseaux» et en 1989 par le «bal des animaux»…

En 1990, le «bal nègre» renaît de ses cendres avec un nouveau personnage, le sorcier Goulou u’n’goulou. La fête repart de plus belle, mais reste cette fois locale. En 2016, le «bal nègre» est enfin remplacé par une «Carna pride» pour des considérations éthiques, mais surtout parce qu’il est devenu moins populaire. Kanyana Mutombo, secrétaire général du Carrefour et réflexion d’action sur le racisme anti-Noir (CRAN), tombe des nues à l’évocation de cette drôle de coutume.

S’il se montre compréhensif quant à la création de la manifestation dans les années 1970, il reste perplexe face à sa longévité: «La population africaine est de plus en plus présente en Valais. Elle ne peut que se sentir humiliée par de telles pratiques. Si l’on n’en tient pas compte, c’est un manque de respect, et ça, c’est inacceptable.» En témoigne, dans les années 1950 déjà, l’écrivain afro-américain James Baldwin qui séjourne à Loèche-les-Bains. Dans ses Chroniques d’un enfant du pays, il relate avec amertume que, pendant Carnaval, deux enfants du village étaient déguisés en Noirs pour collecter de l’argent pour les missionnaires d’Afrique.

Des milliers de martyrs africains

Pour Kanyana Mutombo, également directeur de l’Université populaire africaine en Suisse (UPAF), le long épisode du «bal nègre» est d’autant plus déplorable «lorsque l’on sait que l’on est sur une terre qui a vu des gens, venus d’Afrique, se sacrifier pour leur croyance en solidarité avec les autochtones». Selon les textes de la Passion anonyme de saint Maurice, au IVe siècle, le commandant de légion Maurice d’Agaune, originaire de Thèbes, fut appelé en renfort par le coempereur romain Maximien Hercule, en route pour la Gaule.

Arrivé à Octodure (Martigny), il reçut l’ordre de persécuter les chrétiens (ou, selon une autre version, de participer à un sacrifice en faveur d’un dieu romain). Le commandant et ses milliers de compagnons étant eux-mêmes chrétiens, ils refusèrent d’obéir. En représailles, ils furent tous tués. «La ville de Saint-Maurice s’honorerait si elle pouvait ériger un monument en hommage à ces Africains morts sur sol suisse», conclut l’expert en questions identitaires. Depuis le martyre de saint Maurice d’Agaune et de ses pairs, la vocation religieuse de la ville n’a cessé de se développer, attirant de nombreuses congrégations et développant des missions, entre autres en Afrique.

Pour en savoir plus sur cette légende: L’abbaye revisite ses textes fondateurs

Olivier Roduit, procureur de l’abbaye, nous reçoit au pied de l’immense escalier qui donne sur les appartements de l’abbé. Au mur, des tableaux offerts par des délégations coptes et un portrait peint de saint Maurice, les bras levés au ciel, comme insensible au poignard qui lui transperce la poitrine. «Au début du millénaire, mon oncle, l’abbé Joseph Roduit, a beaucoup travaillé au rapprochement des Coptes d’Egypte et de Saint-Maurice. Les deux derniers papes coptes sont venus en visite ici, en 2004 et en 2014.»

Beaucoup de reliques de la légion thébaine ont également été offertes à des églises en Egypte. Depuis quelques années, le 22 septembre, lors de la fête de Saint-Maurice, la procession est emmenée par des prêtres africains. Le premier dimanche de juin, la petite ville valaisanne résonne aussi aux sons et aux rythmes des chorales africaines lors de la journée du pèlerinage aux saintes et aux saints d’Afrique. Enfin, sur les quatre chanoines actuellement en formation à l’abbaye, trois d’entre eux sont originaires respectivement du Togo, du Cameroun et du Burkina Faso.