«Un pied dans le Parnasse, et l'autre dans le pétrin.» La sentence, rapportée par Maurice Chappaz, est d'un «professeur octogénaire qui avait perdu la mémoire mais enseignait toujours le grec». Année scolaire 1929-1930: le futur écrivain entre comme interne au collège de Saint-Maurice. Il en sera marqué à vie. Il faut dire que c'est l'époque, que certains appelleront «la révolution d'Agaune», où se dessine un enseignement quasi socratique et loin des manuels, et qui fera la réputation durable de l'établissement.

Terrassé par les fièvres

Un collège qui fête aujourd'hui ses 200 ans, salués par une exposition photographique. La date de 1806 est celle, en réalité, où est acquis le statut d'établissement semi-public, par un accord signé avec la Diète du canton du Valais.

Le plus ancien élève mentionné semble plutôt ce jeune homme dont parle Grégoire de Tours vers 580. Emmené par sa mère à l'Abbaye pour «y être enseigné», il meurt rapidement, «terrassé par les fièvres». La mère éplorée invoque alors le grand saint Maurice, qui daigne lui répondre et lui assurer qu'elle pourra au moins, si elle se rend chaque jour à l'Abbaye, entendre chaque fois la voix de son fils. Le lendemain, elle reconnaît en effet, au milieu du chœur des moines, «la voix cristalline» du petit défunt.

Grands Ecolâtres du Chablais

De façon moins miraculeuse, l'existence d'une école à l'Abbaye est attestée aux XIIIe et XIVe siècles. Les abbés de Saint-Maurice reçoivent des princes de Savoie le titre de «Grands Ecolâtres du Chablais». Malgré quelques subventions de la Diète, l'enseignement semble péricliter, si l'on en croit ce constat, au XVIIIe siècle, du chanoine archiviste Hilaire-Joseph Charles: «Le collège se vit bientôt réduit à un ou deux professeurs, non par manque d'argent, mais faute d'écoliers.»

Ce qui n'empêche pas un règlement de 1798 de stipuler entre autres «qu'il est défendu à tout étudiant de fréquenter les auberges et autres maisons où l'on vend du vin».

Des notaires plutôt que des scientifiques

Au début du XIXe, avec l'occupation napoléonienne, l'Abbaye frôle même la disparition, avant que les députés de la Diète ne décident en 1806 de sauver la baraque et d'y instituer un troisième collège cantonal, après ceux de Sion et Brigue.

Les débuts sont modestes: quatre professeurs, sept élèves, 80 louis d'or de subventions annuelles (1200 francs, contre 9000 au collège de Sion et 4000 à celui de Brigue).

Pour s'affirmer néanmoins, le collège de Saint-Maurice se dote d'un cabinet de chimie et de physique, ce qui provoque les remontrances de l'Etat, signifiant en 1825 que le canton avait «plus besoin de bons notaires, de bons juges que de gens habiles dans les sciences...»

C'est l'époque où toute une aile de l'Abbaye est transformée en salles de classe. Le dortoir des élèves est situé sous les combles. Mais bientôt, les lieux deviennent trop exigus et un bâtiment est construit puis agrandi en 1915, jusqu'à l'érection du «nouveau collège moderne» en 1959-1960, qui nécessita de raser tout un quartier de la ville.

Vieux, rassis, ignorants

Entre-temps donc, le collège était devenu une institution. Chappaz se souvient de sa première composition de français, un sujet classique, raconter vos vacances. C'est un jeune Français, Edmond Humeau, ami de Max Jacob, venu comme novice du couvent d'Angers, qui est à la baguette.

Il ne restera que trois ans à l'Abbaye et poursuivra, en France, une carrière laïque de poète et d'écrivain. «Toute la classe sans exception eut zéro», raconte Chappaz, qui dévoile ensuite la méthode d'un Humeau «descendant sur le terrain, comme un contestataire face à nous qui étions tendres, cependant vieux, rassis et ignorants», et tendant aux élèves «le miroir de la médiocrité».

«Détruisez à fond»

Ses collègues chanoines ne sont pas en reste, et certains vont marquer durablement les esprits et créer la légende. Comme Norbert Viatte, qui venait de Saignelégier (JU), et estimait que «s'ennuyer huit ans aux grises variétés d'un collège pour n'en rien tirer, c'est trop cher», tout comme «entretenir sa mémoire de toutes sortes de vieilles choses, respectables sans doute, mais objet de musée, deux fois mortes».

Alors, avec les élèves, pas de quartier: «Les mettre donc au travail durement... les libérer de tout poids morts et mortifiants: fléchissement sentimental, ou cet amour de soi-même qui dissipe. Faites vite, détruisez à fond.» Sinon: «Nuages sans pluie: à peine en tirerez-vous du vent.»

«Les curés l'auraient foutue par terre»

Quant à Paul Saudan, entré à l'Abbaye après des études de médecine et de musique, Michel Campiche, le père de l'éditeur, qui fut son élève, s'en est souvenu comme brassant «outre le grec, l'exégèse, l'histoire de l'art, l'histoire de la musique, la littérature russe, qu'il lisait dans la langue originale», et transformant l'avance de Philippe de Macédoine racontée par Démosthène en réquisitoire contre Hitler et Staline.

Face à ce bouillonnement, le recteur de l'époque, selon Chappaz, aurait eu cette sentence résignée: «L'Eglise est vraiment d'origine divine, sinon il y a longtemps que les curés l'auraient foutue par terre.»

La perfection jusque dans l'haleine

De tout cela, il ne reste, on l'a dit, qu'une réputation d'excellence et d'exigence. Son statut mixte et l'autorité de l'Abbaye ont, en tout cas, préservé le collège de Saint-Maurice d'engouements pédagogiques ayant semé la désolation ailleurs.

Mais les écrivains de la génération suivante n'ont plus la même déférence. Le philosophe Jean Romain évoque ainsi dans un roman un maître laïque de latin expliquant «la bataille de Pharsale, en suçant ses pastilles mentholées pour une bonne haleine. La perfection jusque dans l'haleine, jusqu'aux boutons de manchette nacrés... son sourire, il l'affichera comme un trophée de l'excellence. Ce qu'il nous chie, celui-là, avec sa manie de la perfection, ses cravates, son haleine, ses costards à la mode, sa prétendue culture, son érudition étendue. Etendu, ça lui va bien...»

Lambiel condamné

Pour juger du résultat d'une éducation à Saint-Maurice, on pourra toujours consulter la liste non exhaustive des célèbres anciens. Parmi les politiques, Pascal Couchepin, le Jurassien François Lachat, ou l'ancien conseiller d'Etat haut-valaisan Wilhelm Schnyder, venu y ciseler son bilinguisme.

Le collège n'a jamais négligé le sport, fondant même en 1906 le premier club de football valaisan, trois ans avant le FC Sion, et peut présenter parmi les maturistes des athlètes comme l'international de football Johan Lonfat ou un Stéphane Lambiel, qui aurait été condamné par l'article 9 du règlement de 1798: «Il est interdit de glisser sur la glace.»

Des artistes, comme le comédien Pascal Bongard, le metteur en scène François Marin, le chanteur Pascal Rinaldi, les humoristes Daniel Rausis et Marc Donnet-Monnay ont fait leurs premières armes sur la scène de la grande salle du collège. Parmi les patrons de presse, on trouve Guy Mettan ou Fançois Gross, qui fit chez les chanoines un passage semble-t-il mouvementé.

Gallimard et vol à voile

La mixité introduite au début des années 70 aura permis, après Chappaz et Georges Borgeaud, de perpétuer, mais au féminin, la tradition des anciens de Saint-Maurice publiés chez Gallimard, avec les écrivaines Anne-Lou Steininger et Noëlle Revaz. Doit-on enfin citer ces quatre personnages qui ont fait récemment ou continuent de faire l'actualité: le numéro un des catholiques traditionalistes, Mgr Fellay, l'ancien numéro deux de la FIFA, Michel Zen Ruffinen, secrétaire d'une sulfureuse «valaisanne Holding», le président déchu mais prêt à rebondir de la Fédération internationale de volleyball, Jean-Pierre Seppey ou, dans la catégorie vol (à voile), le brillant Léonard Favre. Un pied dans le Parnasse, et l'autre dans le pétrin.

Exposition «200 ans d'enseignement au collège de l'Abbaye de Saint-Maurice». Château de Saint-Maurice, du 1er avril au 1er octobre.