Ceux qui portent des lunettes le savent, ce n’est pas chose aisée de coupler masque et lunettes de soleil. Or dans son écrin nacré, au «sommet du monde», comme aime se décrire la station grisonne, Saint-Moritz est particulièrement éblouissante en ce radieux matin de janvier. Impossible donc de renoncer aux verres fumés. Encore moins au masque, imposé dans toute la commune depuis qu’un variant sud-africain du coronavirus a été découvert ce dimanche dans deux des plus luxueux palaces de la station huppée. En raison du caractère particulièrement contagieux de ce virus muté, les autorités sanitaires du canton ont placé les deux cinq-étoiles en quarantaine et ordonné la fermeture des écoles, des crèches et des écoles de ski.

C’est donc à travers une buée épaisse que l’on découvre la longue file d’attente qui s’est formée au pied de l’ancienne école, au centre de la station mondaine à la renommée internationale. «Ce matin, j’ai attendu une heure et quart pour me faire tester», nous renseigne sur le chemin un opticien de la place.

Dépistage à large échelle

Afin de mesurer l’ampleur de la propagation du virus dans la région, les autorités sanitaires ont appelé en urgence l’ensemble de la population et des hôtes de passage à participer à un dépistage de masse organisé sur deux sites de la station. Dans une région qui vit en grande partie de son tourisme, les autorités ont très tôt misé sur une stratégie de dépistage à large échelle pour juguler la hausse des contaminations et préserver au maximum l’industrie touristique.

A la mi-décembre déjà, le canton lançait un vaste essai pilote dans toutes les vallées du sud du canton, notamment en Engadine. Ces tests, menés sur plus de 15 000 volontaires, avaient ainsi permis d’isoler 150 personnes asymptomatiques. «La participation au dépistage du jour est incroyable. En une seule journée, on teste autant que durant nos trois jours de tests de la mi-décembre», se réjouit le coordinateur de la Taskforce Corona II en Engadine, Christian Gartmann.

«Jouer le jeu»

Alors qu’au pied de l’école, le soleil aide à supporter l’attente, en contrebas de la station, le deuxième centre de dépistage est plongé dans l’ombre du Piz Rosatsch, contraignant les volontaires à patienter par -10°C. «J’ai attendu une demi-heure, c’était glacial mais important de jouer le jeu», sourit un employé d’hôtel. Sans passe-droit, la première citoyenne de la commune grisonne attend elle aussi son tour, ravie de constater une telle affluence.

A la tête d’une entreprise d’installations électriques, la présidente du Conseil communal de Saint-Moritz a recommandé à tout son personnel ce dépistage. 90% d’entre eux ont suivi ses conseils. «Plus le nombre de tests effectués est élevé, plus les chances d’un rapide retour à la normale sont grandes, explique Karin Metzger Biffi. La situation est très préoccupante d’un point de vue économique. Si le secteur touristique est touché, alors ce sont tous les autres acteurs de la station qui souffrent indirectement.»

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1500 tests en un mois

La veille de cette vaste opération, les équipes mobiles de tests débarquaient dans deux des plus illustres établissements de la station, l’incontournable Badrutt’s Palace et le Grand Hotel des Bains Kempinski, pour procéder au dépistage de l’ensemble du personnel et de la clientèle de ces établissements placés en quarantaine.

Tandis que le point d’entrée du virus muté n’a pas encore été identifié, il serait difficile de reprocher un manque de rigueur à ces deux cinq-étoiles. Bien au contraire. Si ces cas ont pu être rapidement identifiés, c’est grâce à leur mise en place de stratégies de dépistages réguliers. Au Badrutt’s Palace, les employés sont testés de façon hebdomadaire. Depuis le début de la saison d’hiver, l’hôtel a effectué plus de 1500 tests. «Nous sommes également l’un des rares hôtels de la station à exiger une preuve de test négatif au Covid-19, effectué moins de 24 heures avant l’enregistrement», précise le directeur général du Badrutt’s Palace, Richard Leuenberger.

Dégât d’image pour la destination?

Après les déboires connus par Verbier suite à la mise en quarantaine de touristes anglais pour prévenir l’irruption du virus muté britannique, puis le sort de Wengen, dans l’Oberland bernois, contrainte d’annuler ses épreuves de Coupe du monde du Lauberhorn en raison d’un front sanitaire chahuté par une hausse rapide des contaminations, c’est donc au tour de la destination grisonne d’être rattrapée par le virus, au risque de voir son image de marque écornée sur la scène internationale.

S’il s’est plié sans tergiverser à son «troisième test de la saison», Yves Gardiol, ancien président de l’office du tourisme de Saint-Moritz et expert en hôtellerie installé depuis près de vingt ans en Engadine, regrette un traitement médiatique démesuré «pour une vingtaine de cas avérés», qui risque d’engendrer «un dégât d’image catastrophique».

Dans la commune, au moins un hôtel s’est vu contraint de fermer ses portes ce mardi à cause d’une avalanche d’annulations. «A court terme, ce n’est certainement pas une bonne publicité pour notre station. Ce foyer aurait toutefois pu être identifié n’importe où. S’il a été détecté ici, c’est grâce à la stratégie de tests rigoureuse mise en place par les établissements. Nous ne craignons pas de dégât d’image à moyen et long terme», nuance pour conclure le porte-parole de l’office du tourisme local, Fabrizio D’Aloisio.

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