Une nouvelle génération de djihadistes, nés et radicalisés en Suisse, expose le pays à une menace d'attentat sans précédent, affirment deux experts dans un livre* à paraître le 26 avril.

L'un des auteurs, Jean-Paul Rouiller, ancien agent des services de renseignements helvétiques, est sans doute le meilleur connaisseur de la mouvance djihadiste en Suisse. Son coauteur, François Ruchti, est un journaliste de la RTS qui a réalisé des sujets remarqués sur de jeunes Helvètes partis sur les fronts du djihad.

Terre de mécréants

Le constat des deux hommes est sans appel. Loin d'être épargnée par les fracas du monde, la Suisse a dès le début abrité des «réticules» du terrorisme islamiste. Elle est aujourd'hui vulnérable au retour de jeunes combattants qui, comme le Vaudois Damien G. (appelé «Marc» dans le livre), semblent désireux de frapper leur pays natal.

 «La neutralité helvétique ne signifie rien pour les djihadistes en guerre contre l’Occident, rappellent les auteurs. Près de 70 jeunes Suisses sont partis faire le djihad. Beaucoup d’entre eux se rappellent au bon souvenir de la terre de mécréants qui les a vus naître.»

Le Vaudois Damien G., avant de partir en Syrie, consulte assidûment les sites de médias alternatifs et s’intéresse aux théories conspirationnistes

Il manquait une histoire du mouvement djihadiste en Suisse, et ce livre en fournit une. Il montre comment l'on est passés de réseaux fermés et peu nombreux, au début des années 2000, à un terreau composé de centaines de sympathisants potentiels.

Il permet aussi de mieux se mettre dans la tête des jeunes aspirants au djihad. Les théories du complot, la méfiance envers les institutions et les médias, le rejet en bloc du «système» sont un ferment majeur de la radicalisation. Le Vaudois Damien G., avant de partir en Syrie, «consulte assidûment les sites de médias alternatifs et s’intéresse aux théories conspirationnistes».

Des bases pour passer à l'acte

Des organisations islamistes radicales, comme les salafistes du Conseil central islamique de Suisse, jouent souvent un rôle dans le basculement, malgré leur caractère apparemment non-violent.

«Ces organisations salafistes fournissent ainsi du «prêt-à-penser», une base idéologique qui renforce et facilite le basculement vers la radicalisation et le djihad, affirme le livre. C’est une base sur laquelle les jeunes construisent leur identité et trouvent les arguments pour passer à l’acte du djihad. Une sorte de musique de fond indispensable pour passer au stade suivant.»

Le livre évoque plusieurs cas de djihadistes qui n'ont pas été mentionnés dans les médias suisses. Comme celui d'un Somalien de la Riviera vaudoise parti se faire exploser dans son pays d'origine en 2012. Ou celui d'un imam du Nord vaudois qui aurait joué un rôle dans la radicalisation de Damien G. Enfin, celui d'un sympathisant historique du djihad qui, en 2014, envoyait de l'argent depuis l'arc lémanique pour soutenir ses «frères» en Syrie.

Ces deux personnages, assure Jean-Paul Rouiller, sont désormais étroitement surveillés par les services suisses.

* Le djihad comme destin, La Suisse pour cible?, Lausanne, éditions Favre, 2016


Extraits du livre en exclusivité, à propos du djihadiste vaudois qui combat toujours en Syrie: 

(...) «Un accident de la route s’est produit samedi en début de soirée sur la route principale d’Yverdon-les-Bains. Un automobiliste d’une vingtaine d’années a perdu la maîtrise de son véhicule dans une longue courbe à droite […]». Cette brève du quotidien 24 heures du 14 juin 2011 décrit un moment clé dans l’existence de Marc. Ce jeune Vaudois rentrait en voiture d’une soirée bien arrosée. Une soirée de plus pour un garçon qui aime faire la fête. Son profil Badoo, un site de rencontre pour adolescents, conserve encore de nombreuses photos de cette période. Il apparaît comme un jeune homme joyeux, souvent un verre à la main, toujours entouré d’amis et de filles charmantes.Ce jour-là, Marc conduisait seul. Ses pensées étaient ailleurs, elles restaient focalisées sur une jeune femme qui lui avait échappé toute la soirée. Peu avant d’arriver chez lui, Marc décide soudain de faire demi-tour pour aller la rejoindre. Malheureusement, un autre automobiliste arrive en sens inverse sur la route nationale. L’Opel Meriva familiale a terminé à plusieurs reprises chez le garagiste, mais là, ce sera une autre histoire. Le choc est d’une rare violence. Les deux véhicules sont méconnaissables, complè tement détruits par l’impact à haute vitesse. Une chance incroyable, Marc s’en sort vivant. Il souffre cependant de nombreuses fractures et reste plusieurs jours à l’hôpital. Pour ses proches, cet accident transforme le jeune homme. Il marque un point de rupture, un basculement progressif loin du destin tout tracé d’un garçon ordinaire. Deux ans plus tard, Marc rejoint la Syrie pour grossir les rangs de la nouvelle génération de djihadistes. Après cet accident de la route, Marc stoppe ses excès. Ses amis continuent à boire, à fumer, à faire la fête jusque tard dans la nuit. Lui devient plus distant. Il fréquente de moins en moins les bals de campagne. On le voit moins souvent en ville. Marc décide de reprendre une vie saine. Il devient plus mature, plus responsable. Ce changement s’accompagne d’une remise en question spirituelle. La religion chrétienne qui l’a accompagné durant sa jeunesse ne lui apporte pas les réponses espérées. Il s’intéresse à l’islam. Adopté à l’âge de six semaines, Marc est né en Algérie. La quête de ses origines explique probablement ce cheminement vers la religion musulmane. C’est une recherche en autodidacte, une remise en cause personnelle. Il dévore les livres de l’intellectuel genevois Tariq Ramadan – même s’il les abandonnera sur sa table de chevet lors de son départ pour la Syrie. Il s’attelle à la lecture du Coran traduit en français et visite de nombreuses mosquées. Ses amis de l’époque parlent de la conversion de Marc comme un acte volontaire, construit et mûrement réfléchi. Ses parents, eux, n’en savent rien. (...) 

(…) Marc organise son voyage avec méthode. Il commence par se raser la barbe pour éviter d’attirer l’attention à la frontière. Le conseil et la pratique sont aussi anciens que les réseaux d’appui aux futurs moudjahidin. Il refait ses papiers d’identité. Peu à peu, il réduit ses rations alimentaires, habitue son corps aux privations de la guerre. Sur internet, des amis djihadistes déjà installés en Syrie lui transmettent des numéros de téléphone: les coordonnées de passeurs, elles lui permettront de rejoindre la ligne de front sans (trop) de désagréments. Il ne lui reste qu’à réserver un billet d’avion pour laTurquie et, au petit matin, il prend le chemin de l’aéroport de Cointrin. C’est un ami qui l’y dépose en voiture. Quelques heures plus tard, il embarque, passeport suisse flambant neuf en main, à destination d’Istanbul. Avant même que sa famille ne remarque son absence, il est à la frontière turco-syrienne. Comme presque tous les candidats, il prend brièvement ses quartiers à Reyhanli. Une ville sans charme ni intérêt touristique, convoitée pour une unique raison: sa proximité avec la Syrie. C’est le principal point d’entrée des djihadistes européens. Pour beaucoup, c’est aussi le point de non-retour. Le 4 octobre 2013, Marc écrit pour la première fois à sa famille. Il est à Alep, au nord de la Syrie. «J’espère que vous comprendrez. Les choses devaient se passer ainsi, c’était écrit. C’est dur pour moi aussi. Où nous allons, c’est calme et il y a plein de gens qui viennent du monde entier, certains ont même des enfants. C’est sécurisé et ne croyez pas qu’on va mourir ou quoi que ce soit. On a des appartements. On a à manger aussi. En plus, j’aimerais que vous voyiez le monde comme moi je le vois. […] Ne croyez pas les médias, écoutez votre cœur et non la TV. Les gens meurent ici, il faut les aider. Je sais, vous n’allez pas comprendre, enfin voilà.» (…)

(…) Au printemps 2014, les masques tombent définitivement. Sur Facebook, Marc diffuse une photo de lui les armes à la main, près d’Alep en Syrie. Il a changé son nom et s’appelle désormais Abou Suleyman Suissery Ghuraba, ce qui signifie « le père de Suleyman le Suisse ». En référence au roi Salomon, lequel est mentionné à sept reprises dans les sourates du Coran? Le choix d’un nom de guerre, un kunya, est d’usage courant et systématique au sein des mouvances djihadistes. La photo est légendée. Au bas, il est écrit: «l’équipe de choc». À l’arrière d’un pick-up blanc, tout sourire, armé et légèrement penché, Marc pose au côté de deux combattants bien connus des services de renseignement français. Ils font partie de la milice Jabhat. Prise lors d’un mariage, cette image ne laisse planer aucun doute. Marc est en Syrie pour combattre. Qui plus est, il appartient à un groupe inscrit sur la liste des organisations terroristes par les Nations Unies et donc la plupart des pays occidentaux8 . Le jeune Vaudois ne s’arrête pas là. Les mois passent et il gravit les échelons pour devenir le numéro deux d’une katibat presque exclusivement francophone, une unité militaire d’une cinquantaine de combattants. À l’été 2014, Marc fait allégeance à l’organisation État islamique. Il rejoint d’autres francophones, parmi eux Abdelhamid Abaaoud, le coordinateur opérationnel des attentats de Paris. Une période faste pour l’État islamique: le mouvement est en pleine ascension, galvanisé par ses victoires en Syrie comme en Irak; nombreuses sont les factions armées qui rejoignent ses rangs, attirées par ses succès. Peu à peu, l’organisation s’impose. Bientôt, elle fait jeu égal avec al-Qaïda, avant que de la supplanter dans les médias (…)

(…) Par internet, des combattants du groupe expliquent le rôle de Marc à cette époque: «C’est lui qui s’occupe de faire venir les nouveaux». Avec ses multiples comptes Facebook et Twitter, et également via le site web Ansar-Ghuraba, Marc recrute de nouveaux combattants et s’occupe d’organiser leur transport. La katibat grandit en importance avec l’arrivée de dizaines de jeunes francophones en quelques mois. Des femmes font également partie du lot. À la différence des hommes, elles sont plus jeunes, très souvent mineures. Karim* a une sœur de 18 ans. Elle a rejoint la katibat francophone, malgré un handicap physique et un léger retard mental. En France, elle avait notamment besoin d’un taxi spécial pour se déplacer. Karim en est persuadé, elle n’a pas pu quitter la maison familiale toute seule: «Des gens l’ont guidée par téléphone. Elle ne peut pas se déplacer seule, ils ont dû l’aider.» Sur le relevé de téléphone de sa sœur, Karim découvre des dizaines d’appels d’un numéro inconnu le jour de sa disparition. Dans la famille de la jeune Française, c’est le drame et l’incompréhension. Le désespoir du frère est devenu encore plus fort quand il apprend que les djihadistes veulent la marier. Depuis, son seul combat est de la faire sortir de Syrie. Il ira même jusqu’à se rendre à la frontière pour tenter de la récupérer. Selon ce dernier, Marc est désigné par ceux qui retiennent sa sœur comme le responsable. C’est avec lui qu’il doit négocier son retour en France. Malgré les suppliques de Karim, Marc n’aurait pas accepté de la libérer. Est-elle otage ou volontaire, impossible de faire la part des choses? Seule une série de photos attestent de la présence de sa sœur au sein de la katibat francophone. (...)