Le Temps: Existe-t-il des arguments intelligents qui plaident pour l’introduction du salaire minimum en Suisse?

Philippe Askenazy: J’en distinguerais trois. Le premier, c’est qu’on voit de plus en plus de pays, comme votre voisin l’Autriche, mettre en œuvre un salaire minimum, sans que ces expériences entraînent d’effet significatif sur l’emploi. Il y a 20 ans, la pensée économique voyait le salaire minimum comme un coût, qui se traduirait par une augmentation du chômage.

C’est une théorie très simple, très belle, mais aujourd’hui, elle est remise en cause par une accumulation d’évidences empiriques, aux Etats-Unis, et surtout en Grande-Bretagne, où l’on a décidé de façon pragmatique de réinstaurer le salaire minimum, à un niveau assez bas, avec la possibilité de l’abroger au cas où il aurait des effets visibles sur l’emploi. Les augmentations successives de ce salaire plancher l’ont porté à un niveau proche de celui qui est proposé par les syndicats en Suisse. Or, les statistiques n’ont pas mis en évidence d’effet significatif sur l’emploi. Avec ou sans salaire minimum, les performances du marché du travail britannique sont exactement les mêmes.

– Avez-vous une explication à cela?

– Le salaire minimum ne joue plus principalement sur l’industrie. La production peu qualifiée est déjà partie, elle a été délocalisée. Aujourd’hui, l’effet du salaire minimum se fait davantage sentir sur des emplois de services, donc non délocalisables. Ce qu’on observe en Grande-Bretagne, c’est qu’il rogne les profits des entreprises, notamment des grandes, dans le nettoyage ou la restauration. Ce qui souffre, ce sont leurs profits, pas les emplois. On a aussi observé, en France, une légère augmentation des prix, car les entreprises récupèrent un peu de marge de cette façon. Pour résumer, ce qui était vrai dans les années 1980 ne l’est plus, car le salaire minimum ne touche plus l’ouvrier, mais l’employé.

– C’était votre premier argument: y en a-t-il d’autres?

– En Allemagne, l’introduction du salaire minimum dans le secteur postal visait à protéger la deutsche Post. Son niveau a été fixé si haut qu’aucun concurrent n’a pu l’attaquer en cassant les salaires et les prix. Dans ce cas, le salaire minimum permet d’échapper à ce type de concurrence. Il peut aussi être vu comme une protection contre les bas salaires liés à l’arrivée de travailleurs immigrés.

– Tout de même, la France, où le salaire minimum est sacro-saint et le chômage très haut, fournit un contre-exemple spectaculaire, non?

– Je comprends que la France fasse peur aux Suisses, mais elle a bien d’autres difficultés. Elle a beaucoup de retard en matière d’innovation, vous n’avez qu’à voir tous ces professeurs d’université français qui partent en Suisse. Un effet du salaire minimum français, qui a été conçu comme un filet social, est qu’il rend plus difficile les négociations salariales entre syndicats et employeurs. Mais ce ne serait pas forcément un risque pour la Suisse.

Dernier ouvrage paru: Les décennies aveugles , Paris, Seuil, 2011.