Médecin, bioéthicienne et directrice de l’Institut éthique histoire humanités de l’Université de Genève, Samia Hurst examine la tension entre peur et liberté individuelle.

Le Temps: Les déclarations de Daniel Koch de l’OFSP sur les retrouvailles entre grands-parents et petits-enfants ont ravi, mais aussi perturbé. Comment l’expliquer?

Samia Hurst: En période de crise, il est important de savoir où l’on va, d’avoir une boussole. Mais cela ne veut pas dire que tous les détails sont réglés, car il s’agit d’une nouvelle maladie sur laquelle la connaissance progresse chaque jour, à une vitesse d’ailleurs inégalée jusqu’ici. Il serait bien de savoir déjà tout ce qu’on en saura dans une année ou dans dix ans, mais c’est impossible. Il faut donc admettre que de nouveaux éléments puissent changer la donne, sans que cela nous conduise à déduire qu’on a perdu la direction générale. Les autorités doivent pouvoir expliquer que le but reste le même, mais que les moyens peuvent changer avec nos connaissances. Si on devait camper sur nos positions, on répondrait moins bien à l’épidémie.

Est-ce que vous saluez ce petit retour de la liberté individuelle?

Oui, s’il est clairement énoncé. On sait que les risques de contamination des grands-parents par les petits-enfants sont faibles, et inversement aussi. Mais ils ne sont pas absents. Dès lors, suffisent-ils pour interdire les retrouvailles? Je pense que non, et qu’il appartient à chacun de décider de courir, ou non, ce risque.

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En est-on encore capable? On a l’impression que nos sociétés ne tolèrent plus le moindre risque.

L’aversion au risque n’a jamais été aussi haute, en effet. Nos pays, presque toutes générations confondues, ont vécu une situation de sécurité sans précédent dans l’histoire de l’humanité. La tolérance au risque a baissé plus vite que le risque lui-même. Par conséquent, nous avons toujours l’impression que celui-ci est élevé, alors même que nous n’avons jamais été autant en sécurité. Il n’est donc pas étonnant que cette première expérience d’un danger concret nous pose problème. D’ailleurs, des cellules de soutien psychologique ont fleuri un peu partout, devant l’angoisse générée par la situation.

A contrario, on voit aussi que certaines personnes se sentent à l’aise face au danger précis. Mais globalement, il ne faut pas négliger les effets que provoque une épidémie: danger physique bien sûr, mais aussi psychologique, social et identitaire, en ce qu’elle menace nos liens. C’est tout bête mais c’est important de capter les regards et de se saluer dans la rue. En temps de contagion, l’autre suscite la méfiance, alors que nous avons besoin de collaboration et de solidarité. Une chose cependant devrait nous aider: comme les autres épidémies, celle-ci aura une fin. Nous pouvons analyser notre comportement actuel, sous le regard observateur de notre «nous» futur.

Allons-nous devoir réapprendre à être libres?

Je ne pense pas que nous ayons renoncé à la liberté. Elle nous importe tout autant qu’avant, mais nous avons opéré une pesée entre elle et les risques. Le jour où la peur s’évanouira, la balance penchera à nouveau dans le sens de la liberté.

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Etes-vous favorable à l’ouverture des écoles le 11 mai?

Oui, clairement. Car nous sommes face à un phénomène de fracture sociale. Certains enfants sont, de fait, déscolarisés, et ce sont justement ceux qui avaient des difficultés scolaires préalables. Nous sommes donc dans un conflit entre le droit à la santé et le droit à l’éducation. Je pense que nous avons suffisamment de données attestant que le risque d’infection et de transmission est faible chez les enfants pour pouvoir trancher maintenant en faveur du droit à l’éducation. On doit rouvrir les écoles avant que l’épidémie ne soit terminée, car les prévisions les plus optimistes annoncent un éventuel vaccin pour le printemps prochain, pas pour la rentrée scolaire d’automne.

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Comment expliquer les réticences de certains parents?

Ce n’est pas un hasard si les parents qui peuvent faire face à l’enseignement à distance et soutenir quotidiennement leurs enfants ont davantage l’appréhension du retour en classe, car ils peuvent se permettre de mettre l’accent sur le risque, certes faible, encouru par leurs enfants. Il n’en va pas de même pour les catégories de parents peu disponibles, ou dépassés, ou qui n’ont pas un cadre de vie propice. Pour ceux-là, la pesée d’intérêts est différente.

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A-t-on cédé à la panique?

On a eu peur, et à juste titre. Les psychologues des émotions établissent que sa fonction première est de permettre de nous montrer le spectre de ce qui pourrait arriver, afin de nous motiver à l’éviter. C’est exactement sur cette base que les décisions ont été prises. Le paradoxe de la santé publique, c’est que si l’on fait tout juste, alors les mesures ont l’air après coup d’avoir été exagérées. Mais la peur au fond est utile. En Suisse, elle nous a conduits à prendre des mesures nationales. Sans cela, nous aurions connu un scénario à l’américaine: les Etats ont agi en ordre dispersé, de manière trop tardive ou trop timide, et la courbe continue de progresser. L’épidémie obéit à une temporalité propre qui dépend du moment où elle est apparue localement. Chez nous, certains cantons étaient très touchés, d’autres peu. Les mesures nationales ont permis à ceux qui ne connaissaient que quelques cas de rester épargnés. Mais il faut garder à l’esprit que passer le pic de l’épidémie ne signifie pas l’avoir terrassée. La baisse est artificielle, car elle est due au confinement.

Une deuxième vague est-elle inéluctable?

Non. Ce qu’on vise, ce sont des vaguelettes. Le but du déconfinement partiel, c’est de contenir l’épidémie. Il faut pouvoir suivre l’évolution de la maladie, et certains cantons, comme Genève et Neuchâtel, avancent déjà sur le traçage des contacts pour pouvoir cibler les personnes qui doivent observer la quarantaine.

Comment expliquer les différences européennes quant au déconfinement?

Il est adapté au comportement de la maladie, et les pays qui nous entourent ne sont pas au même point de la courbe. Face au nombre énorme de victimes en Espagne, par exemple, on peut comprendre les mesures de confinement total qui ont frappé les enfants jusqu’à cette semaine. Le confinement est un frein à main, qui peut être actionné de manière brutale, comme en Espagne, ou plus douce, comme en Suisse, suivant les courbes et la résilience des systèmes de santé respectifs. Il en va de même pour le déconfinement. Mais le retour à la normale ne pourra se faire que lorsque la population aura acquis une immunité, soit avec le temps, soit parce que l’on aura trouvé un vaccin efficace.

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