Il y a le contexte macroéconomique, rappelé en introduction du dernier Rapport social statistique suisse: de 1996 à 2017, le niveau de vie matériel de la population, mesuré à l’aune du PIB par habitant, a augmenté de 26% dans un pays qui a créé 800 000 emplois durant cette période pour en compter 3,9 millions. Et puis, il y a la réalité sociale: selon le directeur de Caritas, Hugo Fasel, un million de personnes au total vivent dans une situation de précarité, dont 660 000 sont touchées directement par la pauvreté.

Qu’en est-il dès lors de l’Etat social en Suisse? Le point de vue de Samuel Bendahan, docteur en sciences économiques, maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne et à l’EPFL, ainsi que conseiller national socialiste vaudois.

Le Temps: Etes-vous inquiet pour l’Etat social en Suisse?

Samuel Bendahan: L’Etat social, c’est comme la liberté: il faut un effort constant pour le préserver. La crise du Covid-19 est un révélateur de failles de notre filet social. En quelques jours, nous apprenons que des indépendants n’auront pas assez pour vivre, que des entreprises doivent fermer, que notre système de santé invincible pourrait être dépassé et que les plus précarisés resteront des laissés-pour-compte. Si nous oublions l’élan de solidarité qui est aussi né de cette crise, l’Etat social sera menacé par ceux qui prôneront l’austérité plutôt que l’humanité. Mais si nous gardons dans nos cœurs ce qui nous a poussés à applaudir les soirs à nos fenêtres, alors nous pourrons renforcer l’Etat social et la solidarité.

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N’est-il pas alarmiste de trop s’inquiéter à l’heure où le parlement a ou est en passe d’adopter un congé paternité, un congé d’adoption, un congé pour les proches aidants et de futures prestations pour chômeurs âgés?

Il est vrai que nous avons arraché quelques victoires, mais elles restent modestes. Deux semaines de congé paternité, c’est mieux que zéro, mais cela reste misérable en comparaison internationale. Mais même ces quelques réussites, nous les devons à la pression populaire. C’est grâce aux milliers de personnes qui s’offusquaient de l’absence de congé paternité que la pression a été suffisante et que le parlement a été contraint d’accepter un projet. Cela dit, il n’est pas alarmiste de s’inquiéter, mais primordial. Si des voix ne s’élèvent pas pour voler au secours des nombreuses victimes de la crise du coronavirus, nous pourrions bien vivre demain dans une société qui nous fera honte. La chance incroyable que nous avons en Suisse, c’est que si nous le voulons, nous pouvons éviter la catastrophe sociale.

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Bien maîtrisée jusqu’à présent, la crise du coronavirus n’a-t-elle pas révélé un système sanitaire robuste, qui est l’épine dorsale de l’Etat social?

En comparaison internationale, nous avons un bon système de santé, mais la crise a là aussi révélé des failles, comme la difficulté de disposer de médicaments ou de matériel, ou encore la limitation des lits en soins intensifs en cas de pic. Pensez aux personnes qui ont dû prendre des risques pour préserver notre santé ou assurer notre approvisionnement. Pensez aussi au fait que la société ne reconnaît pas la qualité ou la difficulté du travail fourni par beaucoup de gens.

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Cette crise du coronavirus va-t-elle déboucher sur un revival de l’Etat social ou au contraire sur le retour d’un libéralisme musclé réclamant des plans d’austérité pour relancer l’économie?

S’il n’y a pas de mobilisation populaire et si nous nous laissons faire, c’est le libéralisme musclé qui l’emportera. La crise a affaibli les plus précarisés et la classe moyenne, mais jusqu’à aujourd’hui les grandes fortunes et les gros propriétaires ont réussi à protéger leurs possessions. Toutefois, le monde d’après le coronavirus reste notre monde. Nous avons le choix des apprentissages que nous souhaitons faire. Il est possible, car nous en avons les moyens, de nous relever plus forts encore, mais pour cela il faudra que s’exprime la voix de tous. Alors, on pourrait assister à un revival de l’Etat social et à une économie plus forte, plus durable et plus solidaire.