«C'est devenu un rituel. Schlüer et consorts tireront à boulets rouges sur Samuel Schmid, puis celui-ci expliquera patiemment pourquoi il réforme l'armée.» Au département de la Défense, on sait que samedi à Schaffhouse, au congrès de l'UDC, le patron passera un mauvais quart d'heure. Mais cette fois, le conseiller fédéral seelandais sait aussi que la salve qu'il devra essuyer est le hors-d'œuvre de son année présidentielle. Dès janvier, poussé par tous ceux qui voudront enfin un président fort, il devra défendre la position du Conseil fédéral en faveur des accords de Schengen/Dublin. En face, une formation – la sienne – décidée à gagner un combat qu'elle estime existentiel et qui fait de cette réunion une première mobilisation. Une configuration qui le place, lui l'introverti, l'analyste qui aime le concret, et qui prône «le courage de se taire», dans une situation inextricable.

Mardi à Berne, les pontes de l'UDC mettaient la dernière main au document qu'ils doivent publier vendredi: la position du parti sur l'armée. Les grandes lignes du texte sont arrêtées, lâche une source interne. Non à l'engagement international, non au partenariat pour la paix, non à la prolongation de la durée d'engagement des soldats (nécessaire au maintien des missions subsidiaires comme la protection des ambassades), retour à une armée de défense autonome et à la priorité absolue de la milice. «C'est irréaliste, une proposition d'un autre monde», fulmine l'un des derniers Mohicans de l'UDC modérée. Une stratégie délibérée, poursuit cet observateur privilégié: le durcissement systématique du discours est déjà parvenu à éradiquer presque toute contradiction à l'intérieur du groupe parlementaire fédéral. Accentuer encore les divergences entre Samuel Schmid et sa base est une tactique destinée à le museler davantage – il est aujourd'hui le seul conseiller fédéral à n'avoir pipé mot sur la «crise gouvernementale» provoquée par l'attitude de son collègue UDC.

«Samuel Schmid va se retrouver pris en tenaille entre Christoph Blocher et Pascal Couchepin, poursuit notre interlocuteur. Sa posture actuelle de retenue ne sera comprise de personne.» Contrairement à son frère Peter, ancien conseiller d'Etat dont l'intelligence extravertie a marqué son canton, Samuel Schmid garde ses profondes réflexions pour lui. Son apparence de nounours solide comme un roc cache pourtant une extrême sensibilité, en particulier à ce qui touche son image personnelle et sa famille. Mais jamais – ou presque – les émotions n'effleurent la surface, à tel point qu'il supprime de sa communication tout ce qui pourrait passer pour de la sensiblerie. «Un vrai sphinx, en quatre ans je n'ai jamais vraiment su ce qu'il pensait», dit l'un de ses collaborateurs.

Tous ceux qui le connaissent bien reconnaissent à «ce notaire qui aime la paperasse» une formidable capacité analytique, une obsession pour la synthèse des opinions et la recherche de solutions politiquement réalistes, avec le soutien des commissions ad hoc. «Rien ne l'énerve plus que les idées lancées sans être lestées par les faits, comme les propositions de Christoph Blocher sur l'asile», ajoute un connaisseur du dossier.

De la réflexion à la lenteur, il y a un pas que Samuel Schmid franchit trop souvent, lui reprochent ses détracteurs, jusqu'au sein de son département. «Il laisse pourrir les situations jusqu'à ce qu'une décision s'impose d'elle-même, tant il hésite», dit un autre observateur. Certains dossiers moisissent depuis dix-huit mois sur son bureau. D'où les tensions avec son médiatique chef de l'armée, le commandant de corps Christophe Keckeis, habitué à foncer au pas de charge – même si sur le fond, les deux hommes sont d'accord. Crispé par la présence au Conseil fédéral de son ennemi de trente ans Christoph Blocher (lire ci-dessous), peu aidé par un entourage qu'il avait eu la faiblesse de conserver de son prédécesseur, Samuel Schmid a même initié la crise estivale qui a abouti à la mise à pied de son secrétaire général Juan Gut. Un épisode qui a renforcé sa méfiance presque maladive de l'extérieur – jusque dans son département, où règne un cloisonnement pesant. L'engagement à ses côtés de Jean-Blaise Défago, un UDC qui pense comme lui, est symptomatique de cet état d'esprit.

Que fera donc Samuel Schmid comme président de la Confédération? Il prépare, murmure-t-on, un engagement important, axé surtout sur l'intérieur du pays, plus que sur les représentations à l'étranger. Fin octobre, il rendra visite au gouvernement genevois, bouclant ainsi un tour des Conseils d'Etat romands, destiné à asseoir sa popularité auprès des dirigeants cantonaux de la minorité francophone. Mais face à son parti, il paraît démuni. Monter au front? Il ne peut s'appuyer sur un charisme naturel, comme jadis Adolf Ogi. «Sa chance résidera peut-être dans le fait que l'UDC jugera contre-productif de dénigrer de front le président de la Confédération», avance le parlementaire modéré. Voire: dans le bulletin des jeunes UDC, un titre pose la question: «Faut-il se débarrasser de l'obligation de servir ou de Samuel Schmid?»