D’outre-Suisse (7/7)

San Jon, le Far East helvétique

Dans l’une des vallées les plus orientales du pays, un ranch tourne à l’heure américaine. Point de départ de longues chevauchées, il permet d’arpenter les contreforts sauvages du parc national

De grandes forêts recouvrent la montagne. Dans la brume, leurs sapins noirs se détachent sur d’austères sommets rocheux. Le temps est humide, le silence profond. Aucune trace d’activité humaine, si ce n’est une mince ligne de silhouettes mouvantes: des cavaliers.

Rompus, les six écuyers reviennent à la civilisation après avoir arpenté les sommets pendant près d’une semaine. Les bêtes sentent l’écurie et hâtent le pas. Arrivé au porche du corral, un panneau de bois orné d’un crâne de vache affiche la phrase suivante: «Bainvgnü a San Jon». Du Navajo? Non, du romanche.

Mon royaume pour un cheval

Situé à quelques pas de Scuol, aux Grisons, le ranch San Jon donne l’impression au visiteur de s’être téléporté au Canada. Au milieu des sapins, des palefreniers en bottes à éperon et veste à frange acheminent des chevaux d’une étable à une autre en passant devant le «Saloon». On s’attend presque à croiser Calamity Jane. Le lieu n’a toutefois pas toujours ressemblé à ça.

«San Jon était une exploitation agricole, raconte Brigitte Prohaska, la femme du patron. Il n’y avait que des vaches avant.» En hiver, son futur mari – Men Juon, le cow-boy en chef actuel des lieux – s’ennuie. La ferme est isolée, rien ne se passe. Puis le grand-père prend sa retraite, et, pour s’occuper, il achète un cheval. Pour Men Juon, c’est le déclic: ses mornes plaines deviendront un royaume avec des chevaux et des touristes. Il lance son entreprise avec une demi-douzaine de rosses et cherche de l’aide. Une jeune femme postule: Brigitte. C’était il y a trente ans.

Aujourd’hui, l’exploitation grisonne s’est fait un nom, dispose d’un hôtel de chambres rustiques et organise son propre festival country chaque été. Particulièrement impressionnant, le lieu accueille entre 80 et 90 chevaux. Ceux-ci s’ébattent dans une vaste prairie, donnant au domaine des airs de fort avancé de l’Ouest sauvage entouré de mustangs. Une partie des bêtes – environ la moitié – sont à la retraite et coulent des jours paisibles en attendant de rejoindre Pégase, Arion et autres purs-sangs au paradis des coureurs. L’autre partie appartient aux propriétaires et «travaille». C’est le cas de Locco – 500 kilos – notre monture.

Préparer sa monture

«Vous avez déjà fait du cheval?», demande Annina, guide à San Jon, la bête au bout des rênes. Pas vraiment. «Bon, commençons déjà par préparer la monture», ordonne-t-elle. Avant toute chevauchée, «la bête demande du soin», explique la cow-girl en se dirigeant vers la remise. «Sinon ça pourrait le gratter en dessous de la selle.» Et l’énerver.

Une «étrille américaine», sorte de double cercle métallique dentelé, permet d’éliminer les plus grosses impuretés de la robe du cheval qui est encore brossé et ses sabots curés. Une fois le rituel exécuté, il n'y a plus qu’à installer l’assise. «Dos au cheval et coup de rein», indique Annina en envoyant valser sa selle sur le dos de son cheval avec une précision millimétrée. La sangle est serrée, le mors introduit dans la bouche de l’animal, une tape sur l’encolure. «En selle!» claironne la montagnarde.

Super Men à l’ouvrage

Mais pour aller où? Les possibilités sont diverses, selon le temps à disposition. D’un petit trot d’une heure pour les plus pressés jusqu’à plusieurs jours d’échappée (de deux à neuf) pour les cavaliers confirmés. La formule phare – six jours – emmène les voyageurs faire le tour du fameux Parc Naziunal Svizzer (le parc national suisse). «Il est interdit d’y pénétrer avec les chevaux», avertit Brigitte Prohaska. «Mais on peut longer le domaine. Et c’est tout aussi beau.» Sur le chemin, des cabanes de montagne accueillent chaque nuit les postérieurs éprouvés.

Le rythme n’est pourtant pas démesuré: six heures de monte par jour. Les équipées parcourent toutefois jusqu’à 30 kilomètres du matin au soir et grimpent au-dessus de 2000 mètres d’altitude. Ceci par tous les temps – ou presque – et même en hiver. Certes un peu fraîche dans les montagnes grisonnes, cette dernière saison permet des sorties blanches «absolument féerique», assure Annina. Clou du spectacle, elles offrent aussi la possibilité de voir la faune suisse dans son milieu naturel: cerfs, bouquetins, lynx, chamois, marmottes et – parfois – de grands gypaètes barbus.

Aussi beau soit-il, l’environnement n’en demeure pas moins rude et demande un bon sens de l’improvisation de la part des organisateurs. Absent lors de notre visite, Men Juon – le cow-boy en chef – est d’ailleurs en train de composer avec les aléas du terrain. «Comme il a beaucoup plu, l’un de nos groupes a dû mettre pied à terre pour descendre un tronçon pentu», raconte Brigitte Prohaska, son épouse. «L’endroit est trop glissant pour être fait en selle et, malheureusement, deux personnes ne peuvent pas bien marcher. Mon mari est sur place pour trouver une solution.» Ils seront sauvés grâce à Super Men. Le ranch en a vu d’autres.

Le saloon suisse

Une fois de retour des cols montagneux, le groupe de cavaliers reviendra au point de départ, le ranch. L’occasion de se remettre de ses émotions avec une spécialité culinaire à la mode de l’Ouest. Un gros steak? Presque. «Aujourd’hui il y a un buffet de Ghackets mit Hörnli und Apfelmus», rigole Annina. Traduisez: des cornettes à la viande avec de la compote de pommes (froide). «On ne peut vraiment pas faire plus alémanique», concède la guide.

L’âme romande est déconcertée mais se ressaisit vite: il ne serait pas venu à l’idée de l’expédition Lewis and Clark de refuser de la nourriture offerte par les Nez-Percés. Il n'y a plus qu’à empoigner sa fourchette: dans le Far East suisse, la survie ne tient parfois qu’à un fil.

Plus de contenu dans le dossier

Publicité