Elle en rêvait depuis l’âge de 10 ans: devenir médecin. Aujourd’hui, Sanae Mazouri-Karker l’est devenue, et même bien plus que cela. A Eysins (VD), elle dirige le Centre médical Terre-Bonne (CMTB), qu’elle a fondé avec son conjoint voilà quinze mois. Mais elle est aussi médecin adjointe au service de cybersanté et télémédecine des HUG et tutrice d’enseignement de communication en milieu clinique à l’Université de Genève. Et maman de deux filles de 12 et 9 ans de surcroît.

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C’est la question taboue qu’on n’ose pas poser à un ou une médecin, alors qu’elle aurait pourtant tout son sens en cette période harassante de crise du coronavirus: comment allez-vous, docteure? «Sincèrement, oui, il m’arrive d’être fatiguée», concède-t-elle. Lorsqu’elle a le temps de souffler, elle se ressource en pratiquant le jogging, le yoga et la méditation, ou alors en se replongeant dans le best-seller d’Eckhart Tolle, Le Pouvoir du moment présent, (Ed. J’ai Lu), un guide spirituel dont elle recommande la lecture à ses patients.

La féminisation de la médecine

Le moment présent reste aujourd’hui lourd d’inconnues. La deuxième vague n’est pas finie que la troisième se profile à l’horizon avec la mutation du virus. «Nous vivons au jour le jour et apprenons en même temps que les patients, dans une attitude de grande humilité», résume-t-elle. On a à peine eu le temps de se réjouir du vaccin que surgissent déjà de nouvelles inquiétudes: comment va-t-on soigner les patients chroniques souffrant d’un «covid long»? Et comment va-t-on s’occuper de toutes celles et ceux qui craquent psychiquement?

Pour Sanae Mazouri-Karker, cette profession a été une vocation précoce. A l’âge de 10 ans, elle tient à passer une semaine dans le cabinet de son médecin traitant à Nancy et l’accompagne aussi lors des visites qu’il rend à domicile. «Empathique et à l’écoute des gens, il n’était pas qu’un soignant, mais jouait aussi un rôle social», raconte-t-elle. Une grosse décennie plus tard à la Faculté de médecine de Nancy, elle est reçue 7e sur 1000 au concours de première année. Elle obtient son doctorat, puis passe sa thèse, toujours avec les félicitations du jury.

Médecin généraliste, enseignante, chercheuse: elle n’a jamais voulu choisir. «En tant que médecin de famille, j’apprécie la relation privilégiée que j’ai avec mes patients et la confiance qu’ils m’accordent.» En 2018, elle fonde le CMTB avec son conjoint, où travaillent désormais une quinzaine de médecins et collaboratrices, dont une grande majorité de femmes.

Ce centre reflète toutes les tendances de la médecine de demain. La profession se féminise. Dans le canton de Vaud, la majorité des médecins sont encore des hommes (57%), mais la proportion s’inverse en dessous de 45 ans, avec 54% de femmes. «Voilà dix ans déjà que nous observons des promotions en première année avec près de 70% d’étudiantes. La nouvelle génération qui s’installe privilégie une activité à temps partiel afin d’avoir du temps pour la vie de famille», note-t-elle. Les femmes y tiennent et il en découle une inévitable organisation en réseau.

Aux postes de direction, cette féminisation tarde pourtant à se concrétiser. «Les femmes cheffes de département ou directrices d’une institution de santé restent des exceptions», déplore-t-elle. La conciliation des vies professionnelle et familiale demeure difficile, ainsi qu’elle en a fait l’expérience: en tant que jeune maman, elle a dû renoncer à plusieurs postes de cheffe de clinique pour lesquels un plein-temps était exigé.

Aujourd’hui, les choses évoluent – la faîtière de la FMH aura pour la première fois une présidente en la personne d’Yvonne Gilli – mais doucement. «Nous sommes moins stigmatisées et avons moins peur d’annoncer une grossesse au chef de service, même si des disciplines comme la chirurgie ou l’anesthésie laissent encore peu de place au temps partiel.»

Le covid, un tremplin

Comment cette médecine plus féminine se traduira-t-elle dans les faits? Sanae Mazouri-Karker se garde de vouloir généraliser. «Mais j’observe que les médecins femmes ont un rapport plus horizontal et moins paternaliste avec leurs patients, qu’elles impliquent davantage dans une prise de décision partagée.»

La crise du coronavirus a été un formidable tremplin pour développer la télémédecine, un domaine dans lequel la médecin a effectué un travail de pionnière en créant les plateformes HUG@home d’abord, puis docteur@home pour les médecins de ville. L’initiative a été bien accueillie, mais il reste de nombreux freins à débloquer. «Il faut valoriser les consultations à distance dont la facturation est bien inférieure aux consultations en présentiel.

«Certains prétendent que la télémédecine déshumanise la relation avec le patient. Je pense au contraire que l’interaction en vidéo peut créer du lien, par exemple avec la famille du patient, qui peut devenir un soutien», estime-t-elle. Non sans cacher qu’elle se réjouit de retrouver la chaleur humaine de ses patients en consultation «réelle», après la crise du covid!


Profil

1978 Naissance à Ouezzane, au Maroc.

1997 Reçue au concours de médecine à Nancy.

2006 Médecin interne au CHUV, à Lausanne, puis cheffe de clinique aux HUG, à Genève, huit ans plus tard.

2018 Cheffe de projet de la plateforme de télémédecine HUG@home.

2019 Fondatrice et directrice médicale du CMTB à Eysins (VD).


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