Environnement 

Sanctuaire ou attraction, la polémique déchire le Creux-du-Van

L’emblématique site naturel jurassien doit être mieux protégé par un plan de protection élaboré par Neuchâtel et Vaud. Les défenseurs de l’environnement jugent les mesures insuffisantes. A l’opposé, randonneurs et agriculteurs veulent profiter pleinement du site

Niché au cœur de l’Arc jurassien, le Creux-du-Van fait le bonheur des amoureux de la nature. Des falaises qui tombent à pic sur 150 mètres, une vue sur les Alpes, des apparitions de bouquetins. La carte postale attire de nombreux curieux sur ce site rocheux. Un peu trop d’ailleurs. Avec 100 000 visiteurs par an, la biodiversité de la réserve naturelle située entre les cantons de Neuchâtel et de Vaud est en danger.

Pour y remédier, les deux cantons ont misé sur un plan de protection. Le site naturel ne doit plus être «simplement consommé», mais «protégé et valorisé». «Il ne s’agit pas de mettre le Creux-du-Van sous cloche, mais de préciser les règles d’un usage équilibré, afin que les intérêts environnementaux, agricoles et touristiques puissent cohabiter harmonieusement», détaille Jacqueline de Quattro, cheffe du Département du territoire et de l’environnement (DTE) du canton de Vaud.

Plusieurs associations de protection de la nature – WWF, Pro Natura, BirdLife Suisse, Helvetia Nostra – estiment qu’on n’en fait pas encore assez pour protéger la biodiversité. Elles ont donc fait opposition lors de l’enquête publique, terminée mi-décembre. Le Club alpin suisse (CAS), les exploitants agricoles, Tourisme neuchâtelois ont fait de même. Mais pour eux, tout au contraire, il est hors de question que le site devienne un sanctuaire. Les usagers doivent continuer à profiter de l’exceptionnel cirque rocheux et de son haut plateau.

Falaise interdite d’accès

«Le Creux-du-Van mérite davantage d’ambition», déclarent les défenseurs de la nature. La végétation y est extrêmement détériorée, les nombreux randonneurs et les deux-roues détruisent le sol et participent à son érosion. «C’est devenu un champ de boue», regrette Sylvie Barbalat, chargée d’affaires au WWF Neuchâtel.

Les autorités comptent résoudre le problème en interdisant l’accès à la moitié de la falaise. Cette zone de protection devrait être élargie, du moins temporairement, selon les défenseurs de l’environnement, pour permettre une véritable régénération de la flore. «L’idée n’est pas de priver l’accès aux randonneurs, mais de rendre sa beauté d’antan au site», assure Sylvie Barbalat. Tourisme neuchâtelois estime, au contraire, que la mesure est suffisante. «Il faut que le public puisse continuer d’accéder au bord du Creux-du-Van. C’est surtout ça qui l’intéresse», avance Bernard Soguel, l’ancien conseiller d’Etat socialiste aujourd’hui président de Tourisme neuchâtelois.

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Il n’y a pas que les touristes. L’utilisation d’engrais pose également problème pour les associations de protection. «L’excès de fertilisants nuit gravement à la diversité de la flore. Il est donc impératif de supprimer tout engrais dans la zone», explique François Turrian, directeur romand de BirdLife Suisse.

Cette demande est jugée «excessive» par les représentants des milieux agricoles. «Elle se base sur l’idée simpliste qu’il suffit d’utiliser moins d’engrais pour que la biodiversité se développe. Or, l’équilibre de la flore est aussi maintenu si la fumure est couplée à une utilisation raisonnée des pâturages», assure Christian Aeberhard, de Prométerre, association vaudoise des métiers de la terre.

Falaise interdite aux grimpeurs

En sus, des activités sportives, comme la grimpe ou le highlining, seront interdites. «De toute manière, le site du Creux-du-Van n’est pas un haut lieu de l’escalade. Cette décision profitera surtout aux oiseaux et à la flore menacés qui se développent sur la falaise», se réjouit Franco Ciardo, de la Direction générale de l’environnement (DGE) du canton de Vaud.

Une interdiction que conteste la section Neuchâtel du Club alpin suisse (CAS), qui a aussi fait opposition. «Les rares grimpeurs – on en dénombre moins de cent par an – n’ont pas d’impact sur la faune et la flore de la falaise», assure Carole Maeder-Milz, présidente de la section.

Pour cette fidèle randonneuse, l’Etat se trompe de cible, en contraignant les amateurs de ski de fond et de raquette à neige à utiliser quelques itinéraires précis. «Pourquoi s’acharner sur quelques skieurs et grimpeurs? demande Carole Maeder-Milz. Le vrai problème, ce sont les milliers de curieux attirés par la publicité tous azimuts des milieux du tourisme.»

Recours possibles

C’est désormais aux cantons de Neuchâtel et de Vaud de traiter ces oppositions. «Cela prendra quelques semaines», explique Franco Ciardo, de la DGE du canton de Vaud. Par la suite, les associations auront toujours la possibilité de déposer des recours, «ce qui risque de retarder la procédure de quelques mois à plus d’une année». Après l’application du plan de protection, une commission intercantonale «à valeur consultative» sera mise sur pied. Elle regroupera les services cantonaux, les responsables communaux, les associations de défense de l’environnement, du tourisme, et les milieux agricoles.

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