Genève

Sandrine Salerno, deuxième essai

Recalée en 2013, la grande argentière de la Ville de Genève repart à l’assaut du Conseil d’Etat sur le ticket socialiste. Marquée du sceau de la vraie gauche depuis toujours, la magistrate dit avoir changé. Neuf ans aux Finances lui auraient appris les vertus de la mesure et de l’écoute

Sandrine Salerno a changé. Pas de psychologie de comptoir ici, mais un aveu de l’intéressée, sous les marronniers de la Treille. La mutation est intervenue il y a trois ans. Après son échec lors de l’élection au Conseil d’Etat de 2013. «J’étais perçue comme l’ennemi. C’était l’époque du «tout sauf Salerno», admet la magistrate socialiste, chargée des Finances de la Ville de Genève depuis 2007. Je me suis dit que ça n’allait pas. Adversaire, c’est bien, ennemi non. Dans une fonction exécutive, on n’est plus qu’une femme socialiste, on a un rôle institutionnel, il faut jouer le jeu. Je me suis rendu compte, y compris à gauche, que je devais convaincre autrement que par des positions fortes. J’ai changé le ton, essayé d’être moins affirmative, de laisser plus d’espace.»

Sandrine Salerno a changé d’avis, surtout. En avril 2016, elle déclarait dans nos colonnes que si les candidatures au PS étaient ouvertes pour le Conseil d’Etat, elle ne déposerait pas la sienne. «Mais quand on fait de la politique, c’est parce qu’on aime la politique», sourit-elle aujourd’hui, comme pour se moquer gentiment de ceux qui l’auraient crue. Evidemment que Sandrine Salerno est de nouveau candidate. Et qu’elle ne compte pas jouer les porteurs d’eau. Relisez le paragraphe qui précède: amende honorable, métamorphose, sens de l’intérêt supérieur, tout y est.

Enfin, Sandrine Salerno a changé de vie. De vie privée. Nous nous en tiendrons au strict minimum: rupture avec le conseiller national Carlo Sommaruga et nouveau départ avec son miroir inversé. A la gauche tripale et locataire du tonitruant président de l’Asloca, succède la droite immobilière du conseiller municipal PLR Gary Bennaim. Avec, à la clé, un changement de style perceptible et perçu. Fini les bijoux en feutre et la posture d’ultra-gauche; lignes épurées, montée en gamme vestimentaire et ouverture au compromis. Est-il hors sujet d’y voir une cohérence? Sandrine Salerno n’entrera pas en matière. Mais bien sûr que tout se tient, répond-on dans son propre camp. «Sur les sujets fiscaux ou économiques, par exemple, elle a opéré un virage à 180 degrés, ose un ténor socialiste. Disons qu’elle s’est «centrifiée». Et son changement de vie a certainement joué un rôle.»

«Campagne à droite»

Dans la longue marche vers 2018, la mue de Sandrine Salerno aura toute son importance. Ses attaques d’antan contre les multinationales et son opposition marxienne des «cols blancs» aux «cols bleus» lors de la fermeture du site genevois de Merck Serono avaient pesé lourd dans sa défaite lors de l’élection de 2013, en braquant contre elle l’ensemble de la droite, et une partie de la gauche modérée. Mettre de l’eau dans son vin très rouge relève désormais de la nécessité. «Pour l’instant, elle fait d’ailleurs campagne à droite, s’amuse un camarade socialiste. On l’a vue au Geneva Open de tennis (où elle a tout de même essuyé quelques sifflets), elle sera au départ du Bol d’or et elle s’est même affichée chez les Vieux Grenadiers, c’est dire!» Pour ce collègue de parti, «toute la difficulté consistera pour elle à faire le grand écart, pour rassurer la droite tout en conservant le soutien de la base socialiste. Ce sera compliqué: la base du PS est actuellement très divisée entre une aile plus sociale-libérale et une aile vraiment à gauche.»

Selon cet élu, «ce sera plus facile pour Thierry Apothéloz, qui aura beau jeu d’attaquer le siège du MCG Mauro Poggia sur les thématiques sociales. Sandrine Salerno, elle, n’attaquera personne.» De la même manière qu’elle avait soutenu la mise en œuvre cantonale de la RIE III, la hausse des tarifs TPG ou encore Prévoyance 2020, la candidate jouera probablement l’expérience et le consensus sur les dossiers chauds et rassurera la gauche sur les valeurs, par exemple les questions de genre et d’égalité, prédit le camarade.

Questions budgetaires

A droite, on préfère attendre pour voir. Conseiller municipal PLR, Adrien Genecand reste sceptique: «Elle est certainement plus ouverte à la discussion que Rémy Pagani, par exemple, sur les questions de partenariats public-privé. Mais sur le fond et les questions budgétaires, il n’y a pas eu de changement. Les vaches grasses arrivant à terme, l’épreuve de fond sera le budget de cette année. C’est là qu’on verra si elle a véritablement opéré un virage «macronien», en ayant le courage de trancher et de réformer, ou si elle reste dans l’axe «mélenchonien» de son parti.»

Si le camp bourgeois reconnaît «qu’elle a compris que l’argent ne pousse pas sur les arbres et que les entreprises ne sont pas le mal absolu, résume un élu PDC, ses postures restent assez déclaratives et on ne sent pas de réelles impulsions pour faire des économies.» Pour le président du Conseil municipal, le PLR Rémy Burri, «sa manière de persévérer sur un budget à l’équilibre alors que la majorité, de droite, demandait 15 millions d’excédent, c’était extrêmement limite». Interpellée à ce sujet, l’intéressée a déjà répondu qu’il n’appartenait pas à un exécutif de gauche de concocter un budget de droite. Et toc.

«Rompre avec l’héritage napoléonien»

Sandrine Salerno ne se laisse pas démonter. Au contraire: «J’ai appris que l’adversaire est bénéfique. Il appuie là où ça fait mal, il oblige à être meilleure.» Quant à savoir comment elle compte résoudre la quadrature du cercle en ménageant la chèvre et le chou, la politicienne évite le piège: «Je veux défendre une vision positive du canton, que je trouve peu aujourd’hui. Le discours ambiant est assez catastrophiste. Or nous sommes là pour donner de l’espoir et trouver des solutions. Genève est une ville internationale, avec une richesse et un potentiel économique incroyables. Une collectivité n’avance que lorsqu’elle croit en elle.»

Endurcie par huit ans aux Finances – département dont elle ne voulait pas –, personne ne conteste plus que Sandrine Salerno a les épaules pour le Conseil d’Etat. Sa botte secrète pour convaincre les électeurs d’un canton de droite? «Casser le mépris du Conseil d’Etat et du parlement pour «l’étage inférieur» et faire des communes de véritables partenaires. Dans un système fédéraliste, il faut décentraliser le canton et rompre avec l’héritage napoléonien.» Le discours suffira-t-il à éviter une seconde Bérézina? Réponse le 15 avril 2018.

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