Devant la justiceTout chez lui respire une joviale bonhomie. Sa large corpulence, son visage joufflu décoré d'une épaisse moustache, ses cheveux grisonnants et en bataille. Mais, c'est bien connu, il ne faut pas se fier aux apparences. Surnommé Jipé ou Obélix par ses très nombreux copains, ce sexagénaire est, à en croire l'acte d'accusation soutenu depuis lundi devant la Cour d'assises de Genève, un assassin perfide et vénal. L'intéressé est jugé pour avoir tué un certain Giovanni et perçu les rentes du défunt, soit un petit pactole de 133000 francs, durant plus de dix ans. Son crime aurait pu être parfait si une rumeur ne s'était pas répandue jusqu'aux oreilles attentives d'un inspecteur de police.

Cette enquête, c'est un peu son œuvre, le clou de sa carrière. Le policier en parle avec détails et force de conviction. Un peu trop sans doute au goût de la défense, représentée par Mes Robert Assaël et Vincent Spira. A la barre des témoins, il raconte avoir entendu parler de cet homicide à la fin de l'année 2004 par l'intermédiaire d'un collègue fribourgeois. La rumeur, colportée par un ancien détective privé, a traversé les frontières cantonales. En creusant la question, l'inspecteur découvre que Giovanni, un ouvrier italien de 61 ans, a bien disparu en 1994 avant de réapparaître dans les dossiers du tuteur général mais jamais en chair et en os. Sa rente invalidité était versée depuis des années sur le compte d'une société fantôme basée en Epagne.

Un as de la combine

L'inspecteur s'intéresse ensuite à la personnalité de Jipé. Il se fait vite une religion. Pour lui, ce touche-à-tout - il a été clerc d'avocat et greffier au Tribunal avant de se reconvertir dans la brocante et la restauration - est un as de la combine. Il a d'ailleurs réussi à tromper le fisc genevois en se créant un domicile fictif près d'Alicante. Placé sous écoute, il parle de choses pas nettes. Des pièces d'or dérobées aux défunts dont il a été chargé par des notaires de débarrasser les appartements.

La police décide donc d'intervenir en entendant simultanément le bavard détective et l'accusé. Le premier se dit soulagé de pouvoir enfin confier ce terrible secret. Il viendra confirmer aux Assises que Jipé, son ami de jeunesse, lui avait fait part de son intention d'éliminer Giovanni. Cet Italien qui avait le culot de lui réclamer de l'argent alors qu'il mangeait déjà à tous les rateliers de l'aide sociale. Il lui a même montré le trou où il comptait l'enterrer. «Longtemps, je ne l'ai pas cru. Et puis un jour, il m'a dit que c'était fait et qu'il ne fallait jamais en reparler», précise le témoin. Ses rapports avec Jipé s'étant quelque peu brouillés, l'ex-détective a commencé à avoir peur pour lui-même. «J'en ai parlé autour de moi pour me protéger mais pas par esprit de vengeance», ajoute-t-il.

Au pied d'un cyprès

Interpellé au printemps 2005, le brocanteur a d'abord raconté des «histoires». La photocopie du passeport de sa victime et le tampon ayant servi à fabriquer une fausse attestation «d'existence de vie», retrouvés à son domicile, le poussent aux aveux. Il dit avoir tué Giovanni de deux balles dans la tête. A un mètre près, il désigne l'endroit où il faut creuser. Au pied d'un cyprès, dans la propriété qu'il loue à Chancy et où il a continué à faire des grillades malgré la présence du macchabée. Le médecin légiste qui a pratiqué l'autopsie a souligné la bonne conservation du cadavre. En raison de la qualité de la terre mais aussi du fait qu'il avait été enroulé dans des sacs et des couvertures, ficelé et emballé dans des bâches. Le corps était entièrement nu, les mains ligotées dans le dos.

De l'accusé, l'inspecteur dira qu'il est toujours resté calme, sans trace d'émotion dans sa voix. Sa version aussi n'a pas varié. Jipé conteste avoir parlé d'un projet criminel avec son ami détective pour la bonne raison qu'il n'avait rien prémédité. Il explique avoir appelé Giovanni pour élaguer des arbres dans son jardin. La victime se serait alors déshabillée avant de se frotter contre lui. Le brocanteur dit qu'il s'est ensuite emparé d'une arme pour neutraliser cet homme bien plus menu. Le mobile du crime revêt ici une importance particulière. L'infraction de meurtre est en effet déjà prescrite. Seul l'assassinat, qui implique une manière d'agir ou un but particulièrement odieux, pourrait lui valoir une condamnation en sus des escroqueries, faux dans les tires et autre vol qui se sont perpétués. La défense a encore deux jours pour convaincre que l'argent n'est pour rien dans cet homicide.