Sous le sapin, la grogne

Subventions La Suisse ne soutient plus la production locale de conifères

Coup dur pour ceux qui ont transformé le pâturage en pépinière

Les ménages suisses achètent un million de sapins de Noël à l’occasion des Fêtes. Si quelque 60% d’entre eux proviennent de vastes monocultures du Danemark et d’Allemagne, le reste est produit en Suisse, un tiers en forêt, deux tiers en zone agricole. Cette part importante d’origine helvétique pourrait rapidement se réduire car la Politique agricole 2014-2017 a décidé de couper le robinet à subventions. Une partie des 350 producteurs suisses pourraient en conséquence abandonner la culture de sapins, qui s’étend sur 500 hectares (60 hectares en Suisse romande).

Alexandre Castella, gros producteur à Sommentier (FR), qui consacre 35 hectares de ses terres agricoles aux sapins, estime à 50 000 francs sa perte sèche annuelle, soit la moitié de ses revenus. «La subvention supprimée s’élève à 900 francs par hectare», précise-t-il. Même si les montants en jeu sont relativement modestes puisqu’il y a peu de grands producteurs en Suisse (une vingtaine), ceux-ci font néanmoins part de leur grogne. «J’ai commencé à importer des sapins du Danemark, raconte Alexandre Castella. Il y a dix ans de cela, en pleine période de surproduction laitière, nous avons été encouragés à diversifier nos activités et à nous réorienter. J’ai donc vendu mes bêtes et j’ai planté des sapins Nordmann. Il faut dix années pour qu’un sapin arrive à maturité, c’est un investissement à long terme. J’avais consenti cet effort pour proposer des sapins indigènes parce que l’Etat s’était engagé à nous soutenir. Aujourd’hui, je me sens floué.»

La Confédération explique que la sécurité alimentaire (production des fruits et légumes) est désormais sa priorité. «Si les cultures de sapins ne bénéficient pas des contributions à la sécurité de l’approvisionnement, c’est parce qu’ils ne sont pas des aliments d’origine animale ou végétale», justifie l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG) par la voix d’une porte-parole.

Pour Economie forestière Suisse, organisation faîtière des propriétaires de forêts, qui a salué la reconversion de certains paysans, l’offre en sapins suisses est désormais largement en mesure de couvrir toute la demande locale. Economie forestière Suisse se réfère d’autre part à l’étude d’un ingénieur forestier neuchâtelois, Milan Plachta, qui a démontré que les arbres fraîchement coupés restent plus longtemps frais et sont difficilement inflammables. Ce qui n’est pas le cas évidemment des sapins coupés en octobre, qui sont longtemps stockés, comme le sont souvent les conifères importés. Les arbres suisses ont aussi des arguments environnementaux à faire valoir: ils sont cultivés sans engrais ni traitement et ne sont pas soumis à de longs transports.

Alexandre Castella et ses confrères sont d’autant plus en colère contre Berne et l’OFAG que leur clientèle, les grandes enseignes essentiellement, sont de plus en plus sensibles au fabriqué maison. Coop écoule chaque année 100 000 sapins de Noël, dont les trois quarts sont suisses. En 2014, cette barre pourrait être dépassée. Le quart restant vient du Danemark et d’Allemagne. Et pour la première fois, Coop propose des sapins «Ma Région» qui proviennent des environs directs des lieux de vente. Coop s’approvisionne auprès de 28 producteurs, du plus petit (50 arbres) au plus grand (9000 arbres). Chez Migros Genève, 75% des conifères mis sur le marché sont également suisses, contre 25% danois, «mais en 2014 le pourcentage des sapins locaux a augmenté par rapport à 2013 car nous avons pu acheter en Suisse une référence que nous importions avant», relève Isabelle Vidon, porte-parole.

Les cultivateurs de sapins récupéreront-ils un peu de marge en augmentant leurs prix? Pas pour le moment car il y a, outre la vive concurrence danoise et allemande, une offre excédentaire en Europe. L’OFAG, qui tente de calmer le jeu, cherche un compromis. Une solution s’entrevoit dans un soutien aux cultures de sapins dont l’herbe est également utilisée comme pâturage, pour les moutons notamment.

Les arbres suisses ont aussi des arguments environnementaux à faire valoir