Architecture

Sur la Sarine, la plus belle ruine de Suisse romande dévoile ses secrets

Les vestiges du château d’Illens, près de Fribourg, font l’objet d’une mise en valeur impressionnante. Visite à mi-parcours du chantier

Sauver une ruine de la ruine: l’entreprise semble paradoxale, sinon absurde. Mais en Suisse romande, de tels chantiers abondent. La tour de Saint-Martin-du-Chêne dans le Nord vaudois, les murailles de Montsalvens ou de l’île d’Ogoz en Gruyère offrent des exemples de vestiges consolidés sans dénaturer leur aspect médiéval, voire romantique.

Mais à Illens, site spectaculaire caché dans la vallée de la Sarine, le défi est plus délicat. Parce que cette tour-là repose à pic sur une falaise vertigineuse. Et que sa valeur réside dans des détails fins que le temps, ou une mauvaise restauration, risquerait d’effacer à jamais.

Longtemps, le lieu a été sombre, presque inquiétant. On serpentait dans une forêt dense pour gagner le manoir, construit en 1455. A l’intérieur, il fallait franchir un fossé sur des troncs pourrissants pour gagner, en équilibriste, les balcons érodés donnant sur le vide. Sublime, mais précaire.

Un toit plat posé sur la ruine

«Le Service archéologique était très peu enclin à autoriser des travaux, si ce n’est une intervention légère en matière de consolidation. Mais chaque année de nouvelles dégradations étaient constatées et la chute de blocs rendait l’accès au bâtiment quasiment impossible», rappelle Roselyne Crausaz.

Il y a eu des débats entre le fonctionnel et le représentatif. Pas évident, mais on a trouvé des compromis

Reto Blumer, archéologue cantonal

Première femme élue au gouvernement fribourgeois en 1986, l’ancienne conseillère d’Etat est l’âme de l’actuel chantier de restauration. L’Association Château d’Illens, qu’elle préside, a obtenu le lancement des travaux en 2016. Mais comment sauver la tour sans gâcher ce qui fait son charme – son immersion dans la nature et, au final, son délabrement même?

A Illens, la réponse prend la forme d’un double pari. D’abord le plus risqué, celui du toit posé sur la ruine pour empêcher la pluie de ronger la molasse. Plat, légèrement débordant pour protéger les façades, il donne sous certains angles l’allure d’un immeuble moderniste. Insolite? Sans doute, mais faire du faux vieux n’était pas une option, laisser l’édifice tomber en poussière non plus. «Il y a eu des débats entre le fonctionnel et le représentatif, commente Reto Blumer, archéologue cantonal ad interim. Pas évident, mais on a trouvé des compromis.»

L’autre pari, c’est la pose d’un «échafaudage de consolidation permanent» à l’intérieur de la tour. Le nom évoque, à dessein, du provisoire qui dure. Il s’agit d’une légère structure métallique qui soutient le toit en reposant sur les piliers de pierre du caveau, sans mordre les parois de molasse. Une performance, salue Roselyne Crausaz, due à l’architecte Raoul Andrey et à l’ingénieur Jacques Dorthe.

Les coursives métalliques permettent d’accéder aux étages et de découvrir des éléments sculptés comme les cheminées ou les latrines, modernes pour l’époque. Semblables à de petits balcons surplombant la Sarine, ces toilettes apparaissent à chaque étage et «sont évidemment décalées entre elles, ce qui est logique», commente, impassible, Roselyne Crausaz.

L’échafaudage intérieur offre aussi des vues imprenables sur le site qui encercle la ruine – de hautes falaises et, en contrebas, une rivière si sauvage que le paysage semble n’avoir pas bougé depuis le XVe siècle.

Au bas de la tour, 243 m³ de gravats ont été évacués, découvrant le socle de pierre creusé à même la molasse. La voûte du caveau a été recréée avec 55 tonnes d’acier posées par l’entreprise bulloise Sottas, ce qui donne un espace impressionnant. Les fouilles réalisées alentour ont conclu que le manoir avait effectivement été habité, et permis de reconstituer pour la première fois son aspect extérieur d’origine.

A l’intérieur, il reste peu de traces des planchers et des cloisons de bois, mais l’aménagement devait être luxueux. Le commanditaire du château, Guillaume de La Baume, était grand chambellan du duché de Bourgogne, dont ce domaine appelé «Irlain» faisait partie au XVe siècle. Les archives montrent qu’il était chargé de missions sensibles, comme recouvrer les dettes du duc auprès des riches villes suisses.

L’escalier de pierre de la tourelle a été démonté et se trouve aujourd’hui dans le château de Farvagny. Des boiseries et morceaux de cheminée ornent peut-être des bâtisses des environs. Le chantier lui-même est loin d’être fini: deux façades doivent encore être restaurées, dont celle qui surplombe le vide, et les murailles qui entourent le manoir doivent être consolidées. A terme, les ruines voisines d’Arconciel, aujourd’hui noyées dans la végétation, pourraient avoir droit au même traitement.

A Illens, les travaux doivent s’achever en 2019. Un grand banquet marquera l’événement avec, au menu, des sangliers rôtis à la broche. Pour rappeler qu’avant d’être une ruine, le manoir fut un lieu où l’on festoyait, buvait, vivait.

A relire, notre série d'été:  Qui veut acheter un château? 


Une histoire mouvementée

1455 Début de la construction du manoir, sur le site d’un ancien château fort.

1475 Les Fribourgeois et les Bernois s’emparent du manoir et chassent son seigneur, Guillaume de La Baume.

XVIe-XIXe siècle Le manoir sert de relais de chasse à des patriciens fribourgeois.

1903 Des frères trappistes français installent leur bibliothèque dans la tour.

1914 Mobilisés pour la guerre, les trappistes partent, la tour tombe en ruine.

2016 Début du chantier de restauration.

2019 Fin prévue des travaux de restauration.

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