La Sarine, une étrangère en ville

Fribourg L’ouverture d’un port éphémère relance le débat sur la valorisation des berges

Slogan officiel: surtout ne pas trop en faire

Le temps d’un été, Fribourg a un port. Avec des tables et des chaises. Il a été aménagé au bord de la Sarine, sur les terrains d’une usine désaffectée. On y boit et on y mange, on y jardine et on se cultive. Sauf que sur place, la particularité de cette nouvelle adresse estivale saute aux yeux: la rivière qui justifierait son nom est quasi inaccessible. On l’aperçoit à travers les feuillages. Il faut s’y faufiler pour éventuellement mettre un pied dans l’eau.

«C’est vrai qu’au début, l’idée était d’ouvrir un accès direct vers la Sarine. Mais c’est compliqué. La zone est protégée, on ne peut pas la débroussailler comme ça. Et puis c’est dangereux en raison des crues.» Les explications de Julien Friderici, un des patrons du Port, résument bien l’étrange rapport qu’ont les habitants de la ville de Fribourg avec leur rivière.

Elle est là, encerclant la vieille ville. Une coulée majestueuse, blanche, grise, bleue, brune ou verte selon la saison. Mais son potentiel n’est guère exploité. Aucune aire véritablement aménagée, beaucoup d’endroits inaccessibles, même pas un sentier pédestre digne de ce nom, des terrasses de cafés la surplombant se comptant sur les doigts d’une seule main. «La Sarine doit se mériter», admet Pierre-Alain Clément, syndic de Fribourg.

L’ouverture du Port relance le débat sur la valorisation des berges. Débat qui se poursuivra dans le cadre de la révision du plan d’aménagement local (PAL), actuellement en cours. Il y est question de revitaliser cette zone, notamment en reliant les portions de sentiers pédestres existants. Le syndic socialiste n’exclut pas d’y créer un jour un véritable lieu de détente avec plage, jeux, buvette. Polémique assurée entre ceux qui accusent les autorités communales de continuer à manquer d’ambition et de vision et ceux qui estiment qu’il ne faut toucher à rien.

«La Sarine a été canalisée, on y a construit des barrages. Cette rivière est déjà surexploitée», estime Jacques Eschmann, ancien conseiller communal (Verts). Actuellement président de Pro Natura Fribourg, il plaide pour la protection de cette trouée verte. Mieux, il souhaiterait la renaturation de certains tronçons. «Je ne suis pas contre une certaine mise en valeur. On peut très bien imaginer un parcours qui respecterait les lieux, voire carrément un parc périurbain. Mais il faudrait trouver un équilibre: que les gens puissent en profiter mais sans artifice. Ne gâchons pas encore une fois la nature.»

Les milieux touristiques en voudraient davantage. «On pourrait faire un tas de choses autour de la Sarine. Mais, chaque fois que quelqu’un a émis une idée, c’était non!» déplore Jean-Jacques Marti, président de l’Union fribourgeoise du tourisme. Alexis Overney, président de Fribourg Tourisme et Région, en est également conscient. «Récemment encore, des connaissances en visite se sont étonnées de cette absence d’aménagements. Certaines villes ont su agrémenter leurs berges avec succès. Pas Fribourg, et on peut clairement faire mieux.»

Pas seulement pour les touristes, estime-t-il. «J’ai l’impression que les habitants de la ville eux-mêmes ne se rendent pas compte qu’ils vivent à côté d’une rivière. Je ne dis pas qu’il faut bétonner les rives, mais osons au moins réfléchir à la manière de rapprocher les citoyens de la nature», déclare Alexis Overney.

Pierre-Alain Clément a mille explications pour justifier la situation actuelle. La sécurité en est une, avec des crues très variables et qui peuvent être menaçantes, comme récemment, lorsque Groupe E a ouvert grand les vannes de ses barrages en raison des fortes précipitations. Et le syndic de se lancer dans une brève leçon d’histoire. «Il ne faut pas oublier qu’à l’origine, la Sarine servait à transporter des marchandises. Tanneries, moulins ou encore brasseries se sont installés à proximité car ils avaient besoin de son eau, raconte-t-il. Barrages et centrales hydrauliques ont ensuite été construits pour exploiter cet or bleu.» Utilitaire, la Sarine traversait également les quartiers pauvres de Fribourg. «Jusque dans les années 60, la vieille ville n’était pas le site historique que l’on visite aujourd’hui. C’était la Basse, où des familles vivaient à dix dans un deux-pièces, sans eau courante, avec les toilettes à l’extérieur», poursuit-il.

Peu à peu, les quartiers de l’Auge et de la Neuveville qui la composent se sont «boboïsés». Les maisons ont été restaurées et sont devenues recherchées. «Et c’est vrai que malgré ce développement, la commune n’a jamais fait de l’aménagement des berges une de ses priorités car elle en a toujours eu d’autres», admet Pierre-Alain Clément.

L’intérêt pour la Sarine comme lieu d’agrément est donc relativement récent. Le syndic se rend compte que depuis quelques années, le paradigme a complètement changé. «Fribourg s’urbanise, se densifie. Parallèlement, il faut veiller à améliorer les lieux de vie. Il s’agit même d’une exigence, d’un chapitre de la ville qui devient toujours plus sensible», constate-t-il. Avec la Sarine en ligne de mire. Sauf que ces dernières années, les projets ont été accueillis avec beaucoup de réticences. Le site même qui accueille le Port a fait l’objet d’un concours d’aménagement il y a quelques années. Il était prévu d’y construire des immeubles et d’aménager les rives pour les ouvrir au public. Levée de boucliers. Il a également été question de fixer le long de la falaise une passerelle qui aurait surplombé la Sarine. «Ce projet est quelque part au fond d’un tiroir», regrette Marlène Flückiger, directrice de Fribourg Tourisme et Région.

L’ouverture du Port a également irrité quelques restaurateurs. Des critiques ont été émises contre cette nouvelle concurrence et la subvention dont elle a bénéficié. «Il s’agit de 5000 francs pour l’animation culturelle qui y est proposée», précise Pierre-Alain Clément. Pris entre deux feux, le syndic reste prudent sur l’avenir. «Evidement que c’est un endroit à mettre en valeur. Et nous avons de la chance: les rives sont presque entièrement en mains publiques. Mais veillons à ne pas en faire trop non plus, ni à mettre des îlots sous cloche», lâche-t-il.

Comme s’il avait pris conscience qu’il était en territoire miné, Julien Friderici n’a surtout pas l’intention d’ancrer le Port définitivement. «Notre projet se veut éphémère. On profite d’un lieu à l’abandon pour y développer quelque chose de simple, de naturel. L’idée n’est pas de déposer nos valises ici, mais éventuellement d’explorer autre chose par la suite», explique-t-il.

D’ailleurs, lui-même ne plaide pas pour la construction d’infrastructures de loisirs sur les berges de la Sarine. «C’est vrai que la rivière n’est pas suffisamment valorisée. Je ne suis pas Fribourgeois et son potentiel m’a immédiatement sauté aux yeux. Mais il faut absolument respecter l’esprit des lieux, éviter les structures permanentes, lourdes. C’est tellement beau comme ça», dit-il… Et lui sait où s’y baigner en toute quiétude!

«On pourrait faire un tas de choses autour de la Sarine. Mais, chaque fois que quelqu’un a émis une idée, c’était non!»