Patrimoine

La Sarraz, un château qui veut attirer les familles

Ayant évité la faillite de justesse, le monument vaudois cherche à séduire un nouveau public. Il promet de s’ouvrir aussi à la population locale

Les volets ouverts, des gens dans le parc, des rires d’enfants, cela fait toute la différence. Le château de La Sarraz montre durant ce mercredi de juillet qu’il est vivant, séduisant. La nouvelle équipe en charge du monument vaudois a pour objectif de l’ouvrir au public tout au long de la bonne saison. Mais on doit encore, en cet été 2016, se contenter de journées portes ouvertes.

«Il s’en est fallu de peu que nous devions rendre les clés», explique José Redard, le président de la fondation qui vient d’être créée pour assurer l’avenir du site. Le sort du château, plongé dans les difficultés financières depuis des années, tenait au bon vouloir du Conseil communal, auquel était soumis un crédit de deux millions de francs.

Ce montant, qui divisait les autorités, a fini par être voté confortablement, à fin juin, par le parlement du bourg. Une heureuse issue qui permettra au château de souffler et qui témoigne, selon les élus, de leur confiance dans les nouveaux responsables. «Nous nous sommes engagés à deux choses, résume José Redard, un ancien cadre de La Poste qui a piloté la construction du centre de tri de Daillens: assurer l’autonomie du château dans un délai de trois à cinq ans et présenter cette année encore un concept d’exploitation qui fasse revenir le public.»

Projet pour les familles à l’étude

Le château de La Sarraz continue d’accueillir des réceptions et de célébrer des «mariages d’exception» dans sa salle des Chevaliers. Le chiffre d’affaires des locations a doublé ces dernières années, sous l’impulsion de Florence Bonneru, qui a commencé son parcours dans le marketing et le «business development» avant d’arriver au château dont elle vient de prendre la direction. Mais le musée et les appartements richement meublés sont fermés depuis 2013, seule manière alors de stopper l’hémorragie financière.

Depuis, les meubles précieux accumulés au fil des siècles par la famille de Gingins, qui a habité le château sans interruption jusqu’au milieu du 20ème siècle, ses importantes collections de portraits et de porcelaine sont en sommeil. «Il faut qu’une famille puisse passer deux à trois heures sur le site, au musée mais aussi grâce à d’autres activités», explique José Redard. Lesquelles? Les définir sera précisément le travail de la petite équipe ces prochains mois. «Je vous promets que nous ouvrirons en 2017 sous une offre ou sous une autre, même s’il sera encore trop tôt pour assumer l’ouverture quotidienne», ajoute le président de la fondation.

Jardin ouvert

Des «projets de la dernière chance», il y en a déjà eu plusieurs ces dernières années à La Sarraz. L’un voulait faire du château le cœur d’un retour à la nature promis aux citadins. Mais il y fallait un investissement de sept millions, hors de portée. Plus modeste, le plan suivant se recentrait sur les richesses propres au château. On ne le trouve plus assez séduisant pour le grand public.

Pour trouver «plus ludique, plus convivial», José Redard a formé une «task force» de 6 personnes. Les difficultés ne sont pas minces. Un dépoussiérage de la visite implique au minimum de sécuriser tout ou partie du parcours pour le proposer en accès libre. Des synergies doivent être trouvées avec le Musée du cheval, locataire du château mais lui aussi en quête de rebond. Au pied du château, il y a un pré, qui pourrait être exploité dans l’animation touristique.

Les jardins du château, eux, sont désormais ouverts au public tous les jours. Cela n’­a l’air de rien, cela n’en est pas moins une grande nouveauté de la saison. «C’est le seul coin vert du bourg et les habitants ne pouvaient pas entrer. Le château restait à part, même lorsque le bourg fêtait son abbaye. Cela va changer», assurent les nouveaux maîtres des lieux.

«Que les habitants se rapproprient leur bien»

Les Sarrazins et leurs seigneurs! Le fossé entre le château et le bourg semble rester présent dans certains esprits, prêts à le rouvrir à la moindre occasion. Vrai ou faux, on raconte encore que le concierge de Mme de Mandrot, la dernière châtelaine, accueillait les promeneurs importuns avec sa carabine à plombs. Hélène de Mandrot a beaucoup fait pour la réputation de La Sarraz. C’est à elle, qui avait transformé sa résidence d’été en lieu de rencontres artistiques internationales, que le château doit son label de Patrimoine européen. Mais c’était une ambition élitaire, qui n’incluait pas la population locale.

Le château heureusement est en assez bon état, depuis la rénovation des années 2000, qui a blanchi ses façades à la chaux. La nouvelle structure de propriété, une fondation, devrait favoriser la récolte de fonds. En cas de faillite, le monument tomberait, avec ses meubles et ses tableaux, aux mains de l’État. Le canton, qui est déjà chargé de patrimoine et auquel on a reproché l’an dernier de ne pas avoir sauvé de la dispersion le château d’Hauteville, près de Vevey, prie pour que cela n’arrive jamais. «Ce château est l’épicentre de sa commune, commente le conseiller d’État Pascal Broulis. Il doit vivre d’abord de par la population locale. Il faut encourager les habitants à se rapproprier leur bien.» La commune ayant fait sa part, le canton examinera «avec attention et ouverture» la demande de subvention.

Journée portes ouvertes: mercredi 27 juillet, de 13h00 à 17h00. www.chateau-lasarraz.ch


Marta dos Santos: «Le visiteur recherche ce qui est unique»

Pour assurer durablement sa solidité financière, le château de Chillon suit depuis une dizaine d’années une stratégie visant à attirer davantage de monde et à augmenter la dépense moyenne par visiteur: nouveau parcours, audiovisuel, boutique, art contemporain et événements. Les résultats sont au rendez-vous.

La fréquentation a augmenté de plus d’un tiers en dix ans, doublé même pour les visiteurs suisses. L’équipe a passé de 17 à 26 postes et les revenus de 3 à 5,5 millions de francs. Marta dos Santos, qui dirige Chillon depuis 2014, préside également l’Association des châteaux suisses.

- Le Temps: Chillon est «hors catégorie». Vos «recettes» peuvent-elles servir à des châteaux plus modestes?

- Marta dos Santos: Notre expérience peut servir à d’autres. Mais il faut être conscient qu’il faut d’abord investir pour avoir plus de moyens financiers. Il faut du personnel qualifié pour chaque offre. A Chillon, chaque responsable de projet a un budget, une équipe et des objectifs à atteindre. Quand une activité de médiation est menée, on sait que la boutique doit générer du bénéfice pour la financer. Ou alors il faut trouver des mécènes ou du sponsoring.

- Dans quelle mesure peut-on compter sur mécènes et sponsors comme sources de financement?

- C’est tout un métier, qui demande beaucoup d’investissement en ressources humaines pour un résultat parfois décevant. Les entreprises revoient leurs budgets à la baisse et reçoivent des centaines de demandes. Les solliciteurs doivent faire preuve de beaucoup d’imagination… Je dirais que cette source de financement ne devrait pas couvrir plus de 5 à 10% du budget d’exploitation si l’on veut assurer une gestion équilibrée sur la durée.

Le premier objectif devrait être d’assurer les activités courantes avec ses ressources propres. En revanche, pour des restaurations, des événements culturels, des investissements uniques, le mécénat devrait pouvoir couvrir au moins 60-80% du financement.

- Quelle part accorder aux activités commerciales (locations des salles, du site) pour le succès d’un château?

- Chillon vit de ses visiteurs, les locations représentant moins de 7% de nos revenus. Pour la plupart des autres châteaux, c’est l’inverse. Mais la dépendance des locations est dangereuse: en cas de crise économique, c’est la première chose qui flanche. Les châteaux sont des lieux qui émerveillent, leur priorité doit rester leur mise en valeur et leur ouverture au public.

- Quelles initiatives récentes prises par des châteaux pourriez-vous saluer?

- Les visites insolites du château d’Yverdon et des châteaux d’Argovie; les activités de médiation liées au château lui-même et à son jardin, comme à Prangins; la Fête du chasselas au château d’Aigle; la nouvelle exposition temporaire de Morges, où le public peut essayer des armures comme on les portait au Moyen Age.

- La Suisse romande ne souffre-t-elle pas d’une trop grande richesse patrimoniale? Comment un château peut-il se distinguer, parmi tant d’autres?

- Chaque château doit se distinguer par ce qui lui est propre, son histoire, son architecture, ses collections. Le visiteur recherche ce qui est unique. Dans une région, il faut que l’offre culturelle soit riche: plus il y a à faire, à voir, plus il y aura de visiteurs. Un château peut être un grand avantage pour l’attractivité touristique, un retour sur investissement inestimable.

Mais il est indispensable que la collectivité s’engage. Pour ouvrir toute l’année en assurant les salaires du personnel d’accueil, il faudrait au moins 100 000 visiteurs par an. Or, Chillon et Gruyères mis à part, la moyenne suisse tourne autour des 30 000 visiteurs.

- A La Sarraz, c’est un peu la quadrature du cercle: comment trouver le succès populaire alors que la principale richesse spécifique du château, sa collection de meubles, n’est pas grand public?

- La manière dont les collections et leur histoire seront présentées fera toute la différence et le public sera au rendez-vous. Le Musée des Arts décoratifs de Paris a des collections très pointues, mais l’audioguide, les visites et ateliers sont tellement chouettes que n’importe lequel de ses meubles en devient passionnant.

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