En immersion (3)

Sauve qui peut sur le Léman

L’été, des travailleurs triment pour vos vacances. Mais qui sont les garants de votre farniente? Le temps d’un jour, notre journaliste Mehdi Atmani a pris leur place comme employé. Ce mercredi, le voilà sauveteur sur la rive genevoise pour une régate mythique: le Bol d’or

En immersion L’été, ils triment pour vos vacances. Mais qui sont les garants de votre farniente?

Le temps d’un jour, j’ai pris leur place comme employé. Ce mercredi, me voilà sauveteur sur la rive genevoise pour une régate mythique: le Bol d’or

Un œil dans vos vacances (3/5)

L’annonce aux proches et collègues d’une immersion avec les sauveteurs du Léman a suscité deux réactions. Il y a celles et ceux qui vous imaginent déjà tel Bernard de la Villardière sur M6 dans une Enquête exclusive à hauts risques avec la brigade Lemano 10 de la société de sauvetage de Genève. Et les autres, pour ne pas dire la majorité, qui conçoivent votre expérience comme une journée détente propice à l’apéro sur les vaguelettes. La vérité se cache entre les deux. Pour ce troisième plongeon dans les métiers de l’été, votre fidèle serviteur s’est donc muni de son pull marine et d’un gilet de sauvetage pour intégrer l’équipe des sauveteurs du lac, à Genève, lors d’une régate mythique: le Bol d’or.

Il est 8 h, ce 13 juin, lorsque je retrouve mon équipage au local de sauvetage des Bains des Pâquis. Autour de la table en bois qui tient lieu de réunion, Denis Braun, 39 ans, et Pierre Muller, 48 ans, examinent une dernière fois la feuille de route de la journée. Sur le quai, les juniors Matthieu Gagnaux et Jean-David Faye vérifient les sacs sanitaires. Pour les deux étudiants de 19 et 23 ans, il s’agit de leur premier Bol d’or. Les organisateurs de la régate nous attendent sur l’eau pour 9 h, soit une heure avant le départ de la course. Dans la Rade encore assoupie, les mono- et multicoques accaparent tant bien que mal les dernières surfaces d’eau disponibles.

Le vent est aux abonnés absents. Le ciel d’un bleu limpide. Au bout de la radio, les prévisions météo pronostiquent une température de 28 à 30 degrés au meil­leur de la journée. Puis de violents orages en soirée. Le cocktail météorologique augure quelques interventions. Du moins, je l’espère. Pour ce 77e Bol d’or, les sauveteurs seront en alerte pendant quarante-huit heures, jusqu’à dimanche 18 h. Tous mes coéquipiers naviguent entre deux vies professionnelles: salariés ou étudiants la semaine. Sauveteurs bénévoles les week-ends. A l’instar de Denis Braun.

Alors que nous gagnons la ligne de départ, le président du Sauvetage de Genève évoque ce quotidien qui ne laisse plus beaucoup de place à la vie privée. Denis officie en costard-cravate en tant que banquier au Crédit Agricole. Tous les week-ends du 1er mai au 30 septembre, il troque le costume pour le polo de la section Lemano 10 de la Société internationale du Léman (SISL). «Par passion et devoir, dit-il. Depuis mes 3 ans, je suis sur le lac.» Puis à l’adolescence, le président intègre les pompiers volontaires. Le sauvetage lui permet d’allier son appétit pour la navigation et le secourisme. Quant au bénévolat, Denis Braun s’en accommode.

Genève et le canton participent à hauteur de 18 500 francs par an à l’entretien et l’achat de matériel. Les sources de financement annexes émanent des cotisations, de généreux donateurs et des revenus perçus lors du loto annuel. Avec sa centaine de membres bénévoles, le Sauvetage de Genève – fondé en 1885 – doit se satisfaire d’un budget annuel de 30 000 francs. Denis Braun relève une certaine iniquité de traitement avec les autres organes d’intervention tels la police, les pompiers ou les ambulanciers: «Les sauveteurs n’apparaissent pas dans le plan de sécurité du canton de Genève. Or, nous sommes un interlocuteur indispensable en tant que société d’utilité publique.» Ce seront ses uniques doléances.

Au large de la Tour Carrée, rive gauche, les coques en acajou des nantis de Cologny et Vandœuvres friment à quelques mètres des mâts d’Alinghi. A leur bord, la jeunesse dorée – souvent topless – se prélasse sur les fauteuils en cuir. On entend le cliquetis des coupettes de champagne qui s’entrechoquent. A l’avant, avec sa paire de mocassins à glands, son bermuda bleu marine et le col blanc relevé de son polo Ralph Lauren, le jeune pilote règle le volume d’une pop assourdissante et sirupeuse. A notre droite, trois bateaux de la CGN se sont mués en tribunes privilégiées pour les employés de la banque Mirabaud, partenaire du Bol d’or.

Nous sommes à vingt minutes du départ. La radio crépite. Il est temps d’exclure cette flotte privée en dehors de la zone de départ. J’observe mes coéquipiers dans une incompréhension totale. Sur le Canal 16, la fréquence de détresse, Denis Braun est à la manœuvre, dans un langage qu’il va me falloir apprivoiser: «Renard 220 de Lemano 310, parlez…» Autour du Léman, 34 sociétés se partagent le sauvetage du lac, dont 26 sur les rives suisses. Toutes portent le nom Lemano, suivi du chiffre correspondant à leur section. S’ajoutent les Renards, la police cantonale genevoise, et les Jorats, son homologue vaudoise.

Comme les 33 autres sociétés, l’équipe des sauveteurs certifiés de Lemano 10 (Genève) s’active toute l’année, 24h/24. Tous sont astreints à plusieurs dizaines d’heures de formation aux premiers secours qui se concentre sur la réanimation cardio-pulmonaire et l’utilisation du défibrillateur automatique. Si l’essentiel des interventions se résume heureusement à des pannes de moteurs, de la prévention, des cas de pollution ou des accidents, la mort par noyade est une donne qu’il faut avoir en tête.

Au cours de ses quatorze ans au sein des sauveteurs de Genève, Denis Braun a côtoyé la mort à plusieurs reprises. Parfois dans ses côtés les plus crasses comme «cet adolescent qui tombe à pic lors d’une baignade et dont on n’a jamais retrouvé le corps», explique le président, encore marqué par l’accident. Jean-David écoute. Cet étudiant de 23 ans en sciences de l’environnement de l’Université de Genève termine sa formation de sauveteur. La mort ne lui «fait pas peur. Je suis préparé au jour où je devrai sortir un corps de l’eau.» «Est-ce que l’on est vraiment prêt?» s’interroge Denis.

Coup de canon. Les quelque 3000 concurrents répartis sur 493 bateaux s’élancent dans ce ­périple de 123 kilomètres (au mieux) jusqu’au Bouveret et retour. Faute de vent, la Rade est une prison. La plupart des participants mettront plusieurs heures pour s’en extirper. Les meilleurs seront de retour dans la soirée. Quant aux autres, ils devront braver les orages et songer à passer la nuit sur leur embarcation. A l’issue de cette 77e édition, les organisateurs du Bol d’or enregistreront 173 abandons.

Denis Braun me confie les commandes de l’unité d’intervention Goleron II pour la patrouille du secteur. Moteur à coin, les boucles au vent, je mets le cap sur la rive droite. En cet instant précis – le seul de la journée –, je ressens ce qu’éprouve Bernard de la Villardière lorsqu’il s’immerge avec la 8e compagnie du bataillon des marins-pompiers de Marseille.

Il est 13 h. Malgré l’indice 50, les nez sont rouges et les estomacs vides. Alors que nous boulottons les steaks de tof u et la salade de saumon fumé, je me risque à des questions plus personnelles: «Comment vos compagnes, femmes ou copines supportent votre engagement pour les sauveteurs tous les week-ends?» Denis sourit. «C’est vite vu, il n’y en a pas [de femmes] … Enfin plus.» Jean-David botte en touche. Pierre est séparé depuis deux ans. Seul Matthieu semble avoir trouvé un équilibre, puisque sa copine vient d’intégrer la société de sauvetage. Le jeune couple bouscule d’ailleurs les traditions. Il y a peu, les femmes étaient interdites de sauvetage.

La patrouille reprend vers 14h30. Les Bains des Pâquis accusent une affluence record. Les pédalos s’agglutinent à l’entrée de la Rade. Denis Braun leur demande de regagner les zones délimitées pour éviter le choc avec la CGN. Plus loin, un bateau à moteur arrive à pleine vitesse. Il est aussitôt rattrapé par la police du lac. Du côté du Port-Noir, un touriste allemand nage en toute insouciance au cœur de la zone du trafic lacustre. Des bébés barbotent alors qu’ici, la baignade est interdite.

Sur le lac, nous retrouvons la jeunesse de Cologny et Vandœuvres, qui n’en est plus à sa première bouteille de champagne. En cas de baignade, elle prend tous les risques. La soirée s’annonce chahutée pour nos sauveteurs. Elle sera plutôt calme, malgré le violent orage qui va s’abattre sur nos têtes. Il est 19 h lorsque je remets mon gilet de sauvetage à Denis. Le président m’adoube en me remettant ma carte de membre des sauveteurs de Genève. Un précieux sésame qui, à défaut de sauver des vies, me donne accès gratuitement aux Bains des Pâquis.

Demain, votre journaliste s’immerge dans le stress de l’aire d’autoroute de la Gruyère

Du côté du Port-Noir, un touriste allemand nage au cœur de la zone du trafic lacustre. Des bébés barbotent en zone interdite

Au large de la Tour Carrée, rive gauche, les coques en acajou des nantis de Vandœuvres friment près des mâts d’Alinghi

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