C'est un comble. Dans les cantons romands, les seuls salaires qui méritent l'analyse publique sont ceux des entreprises privées. Service cantonal, Statistique Vaud vient ainsi de publier une brochure décrivant par le menu la structure des salaires du canton. Des assurances aux services financiers, les rémunérations effectives de trente-six branches différentes y sont détaillées. On y découvre le salaire moyen de la construction, des garages ou de l'hôtellerie, les fourchettes dans lesquelles évolue le gros de leurs effectifs, les écarts entre les extrêmes.

Enquête limitée aux portes des administrations

Du bel ouvrage. A condition de ne pas y chercher les infirmières du CHUV, les enseignants primaires ou les juristes de l'Etat. La récolte des données s'est arrêtée à la porte des administrations. Vaud, comme Genève, Neuchâtel ou Fribourg, qui ont tous complété l'enquête nationale de l'Office fédéral de la statistique (OFS), n'a rien voulu savoir – ni livrer – de lui-même. «Ça a été un choix, il aurait fallu aller chercher ces données-là différemment», dit Gil Campart, auteur de l'étude vaudoise.

Que les chiffres nécessaires aient été disponibles dans le bureau tout proche du chef du personnel cantonal n'a semble-t-il inspiré personne. «C'est vrai, on pourrait peut-être incorporer le secteur public une prochaine fois», admet le chercheur. Ce ne sera pas pour tout de suite. Biennale, l'étude de l'OFS a déjà engrangé ses chiffres 2004, qui ne seront pas publiés avant 2006.

Quand les budgets rougissent de leurs déficits, mais qu'«économie» se comprend par «tous à la manif» dans les syndicats de fonctionnaires, une telle pudeur est pour le moins déplacée. Elle s'avère inconcevable et inadmissible lorsqu'on sait que toute l'entreprise d'agrégation des données, de comptabilisation des fonctions, d'évaluation des résultats est déjà faite. Indépendamment de tout ce que peut entreprendre l'OFS, les cantons romands disposent du matériel leur permettant de comparer précisément les coûts et les prestations de leurs employés, entre eux et par rapport à ce qui se fait dans le privé. Mais ces données sont la chasse gardée d'un cercle restreint d'initiés.

Depuis 2002, la Conférence des chefs du personnel des cantons latins a en effet mandaté pour cinq ans Corporate Consulting & Technology (CC & T), spécialiste genevois des rémunérations. Le résultat de son travail est une volumineuse compilation de 138 fonctions publiques. Elle va très au-delà des habituelles «fourchettes» de salaires de début et de fin de carrière que daignent publier les cantons, et qui ne disent absolument rien de leurs charges effectives. Le rapport de CC & T permet, lui, de savoir très précisément combien une administration romande dépense pour une fonction, si elle se distingue de ses voisines et si ses fiches de salaire sont proches ou éloignées du reste du marché. Mais voilà, cette mine de renseignements est secrète. Top secret même. Dans chaque canton, seules deux ou trois personnes en disposent, les chefs du personnel et leurs adjoints. Les conseillers d'Etat eux-mêmes n'y ont accès que pour des vérifications ponctuelles.

Clause de confidentialité

«La discrétion était le préalable de la récolte des informations. Une clause de confidentialité a été prévue dès le départ», argue Frédéric Daler, chef du personnel de l'Etat de Vaud, qui a initié la démarche parmi ses pairs. Seule cette assurance était apparemment à même de mener à un partage des données. «C'est un outil technique, ce n'est pas un outil politique. Pour des non-spécialistes, son interprétation serait difficile, nous ne voulons pas de polémique», insiste Thierry Gonzales, en poste à Neuchâtel. «Il s'agit d'avoir des comparaisons, de voir comment on se situe les uns par rapport aux autres, c'est une utilisation interne», renchérit Karin Knobel, responsable de gestion administrative à l'Etat du Valais.

Le dossier serait si explosif? Les politiciens eux-mêmes ne semblent guère réclamer la transparence des salaires de la fonction publique. A Genève, la conseillère d'Etat aux finances Martine Brunschwig Graf parle d'une source d'information «pas publiable telle quelle». Pour son homologue vaudois Pascal Broulis, «ce qui est intéressant ce sont les tendances, et il faudra encore des années pour les établir». Ce n'est qu'à terme que tous deux évoquent la possibilité d'une publication. Partis et députés sont tout aussi discrets. Depuis que l'existence de l'étude est connue (LT du 14 mai), les demandes de consultation – refusées d'ailleurs – ont été très rares.

L'ancienneté en question

Etonnante timidité, alors que les comparaisons doivent servir à moderniser la gestion du personnel. «Il y a dans les salaires de la fonction publique trop d'automatismes relevant de l'ancienneté et pas assez de liens avec les responsabilités», constate le directeur de CC & T. Pour Jean-Pierre Cubizolle, l'exercice n'a de sens que dans sa référence au privé: «L'intérêt tient aux comparaisons externes, pas internes.» Il rappelle que des secteurs comme les banques, qui connaissaient naguère une échelle où l'ancienneté était centrale, y ont renoncé.

Finalement, il s'agit bien de sortir d'une gestion opaque et figée des rapports de travail. Un système où la rémunération n'a qu'un lien lointain avec la prestation, qui alimente les phantasmes des contribuables et concourt à donner une image ringarde de toute la fonction publique. Pour le changer la transparence est un préalable indispensable.