«Il ne faut pas manger dans les rayons du magasin.» Ou encore: «N’oubliez pas de payer vos articles en passant les caisses.» Ce sont deux exemples de conseils donnés par Migros à quelques dizaines de requérants d’asile du centre d’accueil de Crissier, dans la banlieue de Lausanne. A moins de 500 mètres d’un des plus grands MMM du canton, ces exilés du monde entier auront intégré en moins d’une heure un concentré de suissitude du bon client de supermarché.

Ce matin-là, une dizaine d’Erythréens sont venus. Une traductrice français-tigrigna a fait le déplacement. Le cours est organisé quatre à cinq fois par an par l’Etablissement vaudois d’accueil des migrants (EVAM), qui accueille les formateurs du géant orange et de la police intercommunale.

«Nous attendons de nos clients qu’ils se comportent bien», commence Martial Bonard, du service de sécurité de Migros. «Il ne faut pas déranger la tranquillité du magasin.» Les élèves écoutent consciencieusement, idem pour la présentation générale de ce qu’est Migros. Melting-pot des règles à respecter: payer, manger après avoir payé, ne rien mettre dans ses poches et dans ses sacs, utiliser les caddies et les paniers, tout présenter à la caisse, etc.

«Il ne faut non plus emporter les chariots avec soi, poursuit le spécialiste. Bien sûr, ces règles s’appliquent à tous nos clients.» Petite précision supplémentaire: Migros a installé des caméras de surveillance et des portiques de sécurité. Les questions des élèves sont à mille lieues de ça: «Qui paie si je fais tomber un coca par terre?» Et: «Pourquoi la caissière ne m’a-t-elle pas remboursé quand la photocopieuse était en panne?»

Vous avez dit «évident»? Non, répondent les deux enseignants. «Suivant leur pays d’origine, certaines personnes n’ont jamais vu de si grands magasins», explique l’appointé Angelo Papotto après le cours. «Ils peuvent ignorer où se trouve la caisse dans une surface aussi grande, poursuit Martial Bonard. Attention, nous ne disons pas que les vols que nous subissons dans notre MMM de Crissier sont l’œuvre des requérants. Il n’y a pas de profil de voleur.» Les deux professionnels avouent que «l’impact du cours est difficilement mesurable».

Chef du Service neuchâtelois des migrations, Serge Gamma abonde: «Il est difficile de se repérer dans un magasin sans parler français.» Dans les hauts du canton, le centre d’accueil de Fontainemelon organise régulièrement une visite dans un supermarché Coop de la région. «Nous leur expliquons comment sont organisés les rayons.»

Parfois, ajoute Hélène Küng, présidente du Centre social protestant vaudois, les traditions de marchandage de certains migrants peuvent être mal perçues par les vendeurs suisses. Le risque de ces cours, tient-elle à préciser, est d’infantiliser les requérants. «Il n’y a pas «eux et nous», note-t-elle. Ce qui paraît clair ou non dépend du parcours de la personne, de son origine, de son expérience de la migration et, parfois, de sa position sociale.»

«Nous ne sommes pas fous. Nous savons très bien que nous ne devons pas voler», explique un déserteur érythréen après le cours au centre EVAM de Crissier. Sa femme et ses enfants sont restés dans son pays. Ce matin, il dit avoir appris qu’il y a beaucoup de caméras de surveillance. «Chez nous, il n’y en a pas dans les magasins. Si quelqu’un vole, il peut facilement le faire.»

Porte-parole de l’EVAM, Evi Kassimidis réfute l’idée d’infantiliser les exilés et de les cataloguer. «Notre but est de proposer quelque chose au niveau de la prévention», explique-t-elle. A l’époque, des «suspicions grandissantes» étaient nées après des vols dans les magasins des environs, note-t-elle.

Ces cours font partie de modules plus vastes, dispensés durant les six premiers mois de présence d’un requérant. L’EVAM donne des clés pour comprendre la Suisse: géographie, monnaie, formation, emploi, procédures, assistance, vie dans le centre et en appartement, etc. La Policlinique médicale universitaire (PMU) de Lausanne intervient pour les cours sur la santé.

A Genève, c’est l’Hospice général qui s’occupe des migrants. Pas de cours avec les géants de la distribution, mais un même souci de transmettre des repères, selon Olivier David Schmid, chef du Service de l’intégration. Parmi les éléments qui paraissent évidents à un Suisse, on trouve «attendre son tour dans la file», regarder dans les yeux et être ponctuel. «Certains sont surpris que, quand ils arrivent en retard chez le médecin, il ne s’occupe pas d’eux, explique Olivier-David Schmid. Et surpris également qu’une facture vienne quand même.»

«Suivant leur pays d’origine, certains n’ont jamais vu de si grands magasins»