Etranges va-et-vient sur la route départementale reliant Evian à la Suisse. Non loin de Meillerie, à 7 km de la commune frontalière de Saint-Gingolph, les élus de la première bourgade donnent rendez-vous à ceux de la seconde pour leur passer des médicaments et des vivres. Pour cela, il faut franchir une montagne de gravats. Depuis samedi après-midi, la route est coupée à cause d’un éboulement qui a isolé Saint-Gingolph du reste de la Haute-Savoie. 600 tonnes de roches se sont déversées sur la chaussée. En attendant le déblaiement de la voie – une circulation alternée pourrait être possible dès ce vendredi –, les 8000 automobilistes qui empruntent chaque jour l’axe pour travailler en Suisse ont été invités à utiliser une déviation via Châtel, un parcours d’une heure trente au lieu de trente minutes.

Pour les coups durs comme les besoins en assistance médicale, la solidarité transfrontalière joue. «Un médecin suisse est allé soigner une dame âgée, et les incendies et accidents sont pris en charge par les secours helvétiques. Notre boulangère est même ravitaillée en farine par nos voisins», témoigne Raymond Péray, maire de Saint-Gingolph. La CGN a affrété un bateau entre Lugrin et Saint-Gingolph pour embarquer gratuitement les pendulaires et les écoliers. Des frontaliers ont dû juger ces mesures inadaptées puisqu’ils ont posé leur voiture à Meillerie et, éclairés par des lampes de poche, ont traversé à pied un tunnel ferroviaire désaffecté avant de monter de l’autre côté dans les voitures d’amis.

«Trois cailloux tombent et on se retrouve coupé du monde. Cette gabegie n’a rien d’étonnant: notre région avance à reculons», enrage Jean-Christophe Bernaz, président de l’association «Oui au désenclavement du Chablais».

Le spectaculaire affaissement de samedi met une nouvelle fois en lumière la marginalisation de ce territoire. Inertie des élus, pression des écologistes, position excentrée en Haute-Savoie, les raisons sont multiples. Conséquences: on déplore une obsolescence des infrastructures ferroviaires et routières. Il faut au moins une heure pour rallier Annemasse depuis Thonon, distante de 33 km, alors que, de l’autre côté de la frontière, Villeneuve est reliée depuis novembre dernier directement au Bouveret grâce à la Transchablaisienne.

Le Chablais français a pour habitude de se qualifier de «territoire de projets à l’étude». Qui n’aboutissent en général pas. Si aujourd’hui le Genevois français et le bassin annécien possèdent un solide réseau autoroutier, le Chablais se morfond sur ses routes départementales. En 1998, un projet d’autoroute a été refusé par le Conseil d’Etat. Signée en 2006, une déclaration d’utilité publique pour la réalisation d’un tronçon s’est vue une nouvelle fois repoussée par Paris en 2010, faute de moyens financiers.

Vice-président du Conseil général de Haute-Savoie, Denis Duvernay explique: «Une deux fois deux voies a été à l’étude, mais l’Etat s’est désengagé et nous ne pouvons pas assumer seuls le financement.» Le département soutient désormais l’idée d’une autoroute à péage «car, dans ce cas, poursuit Denis Duvernay, c’est à la charge de l’Etat et du concessionnaire privé qui emportera le marché».

A Meillerie, tout le monde attend un tunnel qui serait «à l’étude». Mais on parie qu’il faudra attendre au moins 25 ans avant qu’une percée ne débute. Tandis qu’une sécurisation de tout l’axe routier pourrait demander sept ans… «Jusqu’en 2006, cette route était nationale, mais, avec la loi sur la décentralisation, elle est devenue départementale. On nous l’a livrée telle quelle, sans réel entretien», indique Denis Duvernay, renvoyant l’Etat à ses responsabilités.

Ils sont aussi beaucoup à souhaiter la réouverture de l’ancienne ligne ferroviaire du Tonkin, qui est encore exploitée dans le Chablais valaisan. Restent 16 km entre Evian et Saint-Gingolph pour assurer une continuité avec la Suisse et le reste de la Haute-Savoie, par ailleurs dotée le plus souvent d’un réseau ferré à une seule voie atteint par la limite d’âge. Coût: 124 millions d’euros. La région a donné son accord et avait misé sur un premier train dès 2011. Le Valais finançait lui aussi les travaux, ainsi que l’Etat français et le Chablais. «Mais nos élus ont trouvé cela trop cher, en oubliant au passage de demander à l’UE une participation qui, via le programme Interreg, pouvait se monter à 35% de la somme», dénonce Benoît Grandcollot, de l’association «Sauvons le Tonkin». Qui poursuit: «Par la faute d’un chaînon manquant, on va se retrouver en 2020 avec un RER franco-valdo-genevois qui va venir mourir à Evian.»

Réseau ferré de France, chargé de cette voie désaffectée, estime que, faute d’argent et de volonté politique, la seule activité actuelle consiste «à y entretenir la végétation».

«Notre région avance à reculons»