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Scandale 1MDB: le témoin clé Xavier Justo charge son ancien employeur

Interrogé par la justice suisse, l'ex-directeur de PetroSaudi a évoqué le montage qui aurait permis de transférer quelque 700 millions de dollars au premier ministre malaisien et à son entourage

Il a rompu le silence. Très discret depuis sa sortie d’une prison thaïlandaise, fin décembre, le Genevois Xavier Justo a été longuement entendu le 23 février par le procureur fédéral Nicolas Cruchet, au titre de «personne appelée à donner des renseignements».

Déclencheur et témoin clé du scandale financier 1MDB, Xavier Justo y a notamment mis en cause son ancien employeur, la société PetroSaudi. Selon ses déclarations manuscrites écrites en prison et transmises à la justice suisse, cette junior pétrolière aurait joué un rôle central dans le montage qui a permis de siphonner quelque 700 millions de dollars du fonds souverain 1MDB au profit de l’intermédiaire favori du premier ministre malaisien, le flamboyant homme d’affaires Jho Low.

Le Ministère public de la Confédération (MPC) confirme l’audition de Xavier Justo, sans divulguer de détails. Depuis août 2015, le parquet fédéral enquête sur les détournements au préjudice de 1MDB, dont beaucoup sont passés par des banques helvétiques. L’instruction porte aussi sur des transactions liées à PetroSaudi, qui possède une antenne à Cologny et dont la plupart des comptes se trouvaient chez JPMorgan à Genève.

En 2011, Xavier Justo a mis la main sur de grandes quantités de données chez PetroSaudi, dont il était directeur administratif. Il a tenté de les monnayer avant de les transmettre à un homme d’affaires proche des médias malaisiens, faisant éclater le scandale en 2015 et conduisant à son arrestation en Thaïlande la même année.

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Lors de son audition par le procureur Cruchet, Xavier Justo a précisé ce qu’avait été selon lui le rôle de PetroSaudi dans ses transactions avec 1MDB. Le fonds souverain a déboursé 1,3 milliard de dollars en échange de parts dans des champs pétrolifères détenus par PetroSaudi au Turkménistan et en Argentine. Mais ces puits n’ont jamais produit le pétrole espéré, et la chute des prix du brut a rapidement réduit la valeur de l’investissement. Mardi, l’Autorité monétaire de Singapour a sanctionné un analyste pour avoir accepté de l’argent en échange d’un rapport qui surévaluait la valeur d'une entité liée à Petrosaudi, Petrosaudi Oil Services Limited.

Selon Xavier Justo, le prêt islamique accordé par PetroSaudi à 1MDB en échange de son investissement n’était qu’un leurre. Il n’était pas destiné à être remboursé, mais à justifier les montants générés au profit du premier ministre malaisien et de son entourage.

Au final, via des montages offshore, 700 millions de francs issus de ces transactions se sont retrouvés sur des comptes contrôlés par Jho Low avant d’être en partie blanchis aux Etats-Unis sous forme d’immobilier de luxe, d’œuvres d’art ou de coûteuses soirées au casino.

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Quel crédit apporter aux déclarations de Xavier Justo? Le Genevois a tenté d’obtenir de l’argent de Petrosaudi en échange des données dont il s’était emparé, et a été condamné pour cela en Thaïlande. Durant sa détention, il a varié dans sa ligne de défense, reconnaissant d’abord avoir agi par intérêt financier avant de se poser en lanceur d’alerte persécuté.

Allégations «fallacieuses»

Concernant les liens entre 1MDB et PetroSaudi, ses déclarations à la justice confirment le contenu de notes manuscrites qu’il a rédigées en prison, qui ont été remises au MPC et dont Le Temps a reçu copie. Il y affirme avoir reçu les confidences de dirigeants de PetroSaudi, Tarek Obaïd et Patrick Mahony. Ces deux Genevois d’adoption lui auraient confié «qu’il n’y a jamais eu de prêt [entre PetroSaudi et 1MDB] et que c’était comme ça que les commissions se payaient dans ce genre de deal».

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Cette théorie du prêt fictif, permettant de masquer des détournements, est aussi avancée par le Département de la justice américain, dans une plainte civile qui vise les personnes accusées d’avoir blanchi l’argent de Jho Low aux Etats-Unis.

Informée des déclarations faites par Xavier Justo, PetroSaudi «réfute intégralement les allégations fallacieuses» de ce dernier, explique-t-elle dans un courriel de son avocat Jean-François Ducrest. La société affirme que Xavier Justo «n’a jamais eu le moindre rôle dans la conduite des opérations liées aux transactions intervenues entre PetroSaudi et 1MDB». Selon elle, ses allégations «ne sont soutenues par aucune base documentaire».

Un deal approuvé en haut lieu

A en croire plusieurs proches du dossier, les transactions entre PetroSaudi et 1MDB ont été impulsées par les plus hautes autorités de deux pays: le roi Abdallah d’Arabie saoudite (décédé en 2015) et le premier ministre malaisien Najib Razak, toujours au pouvoir. Elles ont ensuite été structurées par les meilleurs cabinets d’avocats, notamment White&Case à Londres.

Lorsque Xavier Justo a demandé de l’argent à PetroSaudi en échange des données internes dont il s’était emparé, la société a refusé de payer – signe, selon certains interlocuteurs, que ses dirigeants n’avaient rien à se reprocher. A ce stade, ni ces derniers, ni PetroSaudi n’ont été inculpés nulle part.

Enfin, PetroSaudi affirme avoir remboursé 1MDB avec un profit confortable, ce que le fonds malaisien a confirmé – même si les modalités du remboursement restent passablement obscures aujourd’hui. «PetroSaudi réitère le fait que toutes ses opérations commerciales ont été menées de manière régulière et en toute légalité», affirme l’avocat de la société.

Début juillet, une confrontation

Face à ces versions contradictoires, difficile de savoir ce que le Ministère public de la Confédération va faire des déclarations de Xavier Justo. D’autant que, pour des raisons légales, les données internes volées à PetroSaudi risquent d’être impossibles à exploiter.

Xavier Justo conteste les avoir dérobées: elles lui auraient été «remises» par une autre personne, un informaticien travaillant pour PetroSaudi. Une confrontation devrait être organisée entre les deux hommes début juillet, pour savoir qui dit vrai.

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