Justice

Scandale 1MDB: Washington met la pression sur les Genevois de PetroSaudi

Le Département américain de la Justice demande la confiscation d’actions appartenant au directeur de la junior pétrolière sise à Cologny. En cause: son rôle supposé dans le siphonnage d’un milliard de dollars issus du fonds souverain malaisien. De son côté, Leonardo DiCaprio a rendu les cadeaux reçus dans cette affaire

Cette fois, l’attaque est directe. Dans une plainte civile déposée la semaine dernière, le Département américain de la justice (DoJ) demande la confiscation d’un paquet d’actions appartenant au directeur de la société pétrolière Petrosaudi, qui dispose d’une antenne à Cologny, la banlieue huppée de Genève.

Ces actions de l’entreprise de sécurité informatique californienne Palantir valaient deux millions de dollars lors de leur achat en 2009, selon la plainte du DoJ.

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C’est la première fois que la justice américaine s’en prend aussi frontalement à PetroSaudi, dont le siège principal est à Londres mais dont le centre de gravité bancaire est à Genève, où ont grandi ses dirigeants Tarek Obaid et Patrick Mahony.

Selon la plainte du DoJ, le paquet d’actions Palantir du Saoudo-genevois Obaid – et 83 millions de dollars reçus en 2009 sur son compte chez JP Morgan à Genève – viendraient du pillage du fonds souverain 1MDB par Jho Low, l’homme de confiance du premier ministre malaisien Najib Razak, et par les dirigeants du fonds.

Quelque 4,5 milliards ont été détournés de 1MDB entre 2009 et 2014, évalue la plainte, qui constitue le document officiel le plus complet produit à ce jour sur ce mégascandale financier.

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PetroSaudi n’est pas accusée d’avoir participé au détournement. Mais le document du DoJ met en cause sa responsabilité à quatre niveaux. D’abord, 1MDB aurait investi dans PetroSaudi des montants (1,83 milliard de dollars) largement exagérés par rapport à la valeur réelle de la société. Ce surinvestissement aurait permis de détourner un milliard de dollars au profit de Jho Low via une société offshore, Good Star.

Je n’aime pas du tout cette transaction! En particulier, le rôle et l’implication de Monsieur Low Taek Jho me semblent extrêmement suspects

Un banquier de BSI

Ensuite, Tarek Obaid est accusé d’avoir fait une «fausse déclaration» à la banque tessinoise BSI dans une lettre où il assurait que Good Star appartenait à Petrosaudi et non à Jho Low.

Troisième reproche: un prêt conclu par PetroSaudi avec 1MDB n’aurait été qu’un leurre servant à légitimer une partie des détournements.

Enfin, PetroSaudi affirmait que les montants colossaux investis par 1MDB dans ses projets pétroliers au Venezuela et au Turkmenistan avaient été largement bénéficiaires. Mais ces profits seraient presque entièrement fictifs et proviendraient d’un autre détournement, cette fois de fonds prêtés à 1MDB en 2014 par la Deutsche Bank, affirme la plainte.

Commission suspecte

Le document du DoJ apporte aussi un éclairage nouveau sur les réactions des banques suisses face à ces transactions.

La tessinoise BSI a ainsi refusé le passage du milliard de Good Star chez elle. En septembre 2009, le directeur financier de PetroSaudi, Patrick Mahony, qui possède les nationalités britannique et suisse, approche le bureau genevois de BSI. Il précise qu’une commission doit être payée à Jho Low pour avoir mis PetroSaudi en contact avec le premier ministre malaisien.

Dans un courriel, un responsable de BSI à Lugano fait part de ses doutes: «Je n’aime pas du tout cette transaction! En particulier, le rôle et l’implication de Monsieur Low Taek Jho me semblent extrêmement suspects.» Les fonds transiteront finalement par l’antenne suisse de JPMorgan, banque attitrée de PetroSaudi, sans que les détails sur l’implication de Jho Low et du premier ministre malaisien soient cette fois mentionnés.

L’enquête portant sur les investissements effectués dans le groupe PetroSaudi avance

Anthony Brovarone, porte-parole du MPC

Sollicités par Le Temps, ni PetroSaudi ni son avocat genevois Jean-François Ducrest n’ont fait de commentaires. Mais quelques éléments peuvent être mentionnés à la décharge de la société pétrolière. D’abord, la plainte américaine n’est pas criminelle, mais civile. Elle ne vise qu’à confisquer des fonds aux Etats-Unis et ailleurs, pas à accuser ou condamner qui que ce soit. En l’état, elle n’est qu’un ensemble d'«allégations», comme le souligne le DoJ, pas une condamnation ou une vérité judiciaire.

Un contrat politique et opaque

Dans une première plainte, le gouvernement américain avait d’ailleurs accusé le prince Turki, fils de feu le roi Abdallah d’Arabie Saoudite et confondateur de PetroSaudi, d’avoir transféré 20 millions de dollars au premier ministre malaisien. Comme l’avait signalé Le Temps, cette allégation était erronée – le transfert venait d’autres princes saoudiens – et n’apparaît plus dans la nouvelle plainte.

Pour le reste, la défense de PetroSaudi peut se résumer ainsi: le contrat avec 1MDB avait été validé par le roi d’Arabie saoudite. Son but avéré était de faire parvenir des fonds au premier ministre malaisien pour financer sa réélection.

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La transaction était volontairement opaque, pour dissimuler ce financement politique. Mais l’investissement de 1MDB dans PetroSaudi était une vraie affaire commerciale, pas un contrat bidon. Son montant énorme de 1,83 milliard de dollars s’expliquerait simplement par les prix très élevés du pétrole à l’époque. Les détournements, le vol proprement dit ne seraient intervenus que dans un second temps, du côté malaisien.

En Suisse, où le Ministère public de la Confédération enquête sur l’affaire 1MDB depuis bientôt deux ans, PetroSaudi n’a pas été mise en prévention et ses dirigeants n’ont pas été interrogés. La plainte américaine peut-elle changer la donne? Berne reste évasif: «L’enquête portant notamment sur les investissements effectués dans le groupe PetroSaudi avance, commente par courriel Anthony Brovarone, porte-parole du MPC. L’excellente coopération internationale […] nous permet de progresser dans une enquête éminemment complexe aux nombreuses ramifications.»


Leonardo DiCaprio rend ses cadeaux

Sur les montants colossaux détournés par l’intermédiaire malaisien Jho Low dans le scandale 1MDB, quelque 133 millions de dollars ont servi à financer le film Le Loup de Wall Street avec Leonardo DiCaprio. Jho Low avait offert à ce dernier plusieurs œuvres d’art: une Nature Morte au Crâne de Taureau de Picasso, une photographie de Diane Arbus et un collage de Jean-Michel Basquiat.

Selon un porte-parole de l’acteur, tous ces cadeaux avaient été acceptés par Leonardo DiCaprio pour les revendre au profit de sa fondation. Ils ont été rendus au Département de la justice américain, indique-t-on dans son entourage.

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