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Le scandale Areva dévoile les secretsde l’espionnage économique

L’ancienne patronne du géant nucléaire français a porté plainte contre un détective suisse. L’affaire révèle les pratiques d’un secteur jusqu’ici très discret. Enquête

On sent poindre la colère dans la lettre adressée le 20 janvier par Anne Lauvergeon, ex-présidente du groupe nucléaire français Areva, à son ancien conseil d’administration. Il y est question d’un «espion suisse» qui aurait utilisé des «méthodes illégales» pour faire surveiller son mari, Olivier Fric, consultant en énergie évoluant entre Paris et Paudex (VD). Détail particulièrement blessant pour celle qu’on surnommait «Atomic Anne»: cette enquête a été commandée par des cadres dirigeants d’Areva avant même qu’elle en soit évincée, en juin dernier.

David Bitton, l’avocat du détective incriminé et de son entreprise, Alp Services, basée à Genève, déclare au Temps que son client «n’a effectué ni filatures ni écoutes clandestines», comme cela a été allégué dans le camp Lauvergeon. Il réserve ses déclarations aux magistrats, qui pourraient recueillir son témoignage dans le cadre de l’enquête ouverte en France après le dépôt par Anne Lauvergeon d’une plainte contre X pour espionnage.

Alp Services et ses dirigeants sont, comme l’on dit dans le jargon, dûment «cartés» dans le canton de Genève, et disposent d’une autorisation du Conseil d’Etat pour opérer comme détectives privés. Mais l’affaire ébranle le monde du renseignement économique, car c’est la première fois, dans l’histoire récente, que le travail de ce secteur très discret est ainsi porté sur la place publique.

Le coup contre Anne Lauvergeon est venu de l’intérieur, comme le montre un document «confidentiel Areva» du 26 mai 2010. Emanant de la «division de la protection du patrimoine et des personnes» de l’entreprise, il signale des anomalies dans l’achat d’Uramin, une petite société détenant des droits d’exploitation de mines d’uranium en Namibie, Centrafrique et Afrique du Sud. «Le coût d’achat de 2,5 milliards se situe au maximum des courbes, note le document. En cela, il apparaît très élevé.»

La note met en cause un cadre d’Areva, Daniel Wouters, qui aurait induit l’entreprise en erreur en faisant croire que «son prix d’achat était juste». Aujourd’hui, après la chute des cours de l’uranium consécutive à la catastrophe de Fukushima, les mines ne vaudraient plus qu’entre 1 et 1,8 milliard de dollars, et l’opération se solde par une perte substantielle pour Areva.

Détail sensible: c’est son mari, Olivier Fric, qui a remis le CV de Daniel Wouters à Anne Lauvergeon, avant que ce dernier soit embauché par Areva pour mener à bien l’acquisition. L’enquête lancée en juin 2011 par Alp Services visait à comprendre les conditions d’achat d’Uramin et le rôle qu’avaient pu y jouer, parmi d’autres, les deux hommes.

Selon Anne Lauvergeon, il s’agit d’une machination orchestrée par une poignée de cadres – au premier rang desquels le directeur des mines d’Areva, Sébastien de Montessus – pour l’évincer d’Areva. Un connaisseur du dossier avance une autre hypothèse: «Les cadres voyaient la catastrophe arriver, et le besoin de donner des explications. L’argent perdu avec Uramin, c’est l’argent du contribuable, puisque Areva est détenue à 87% par l’Etat.» A l’époque, les mandants d’Alp Services justifient l’enquête par le besoin de protéger leur patronne, pas de la faire sauter.

Les détectives genevois examinent les liens d’Olivier Fric avec la Suisse: ses séjours à l’hôtel Mövenpick de Cointrin, son domicile de pure forme à Paudex, dans un vilain immeuble occupé par une fiduciaire. Ils analysent la centaine de numéros appelés depuis son portable suisse entre février et juin 2011. On y trouve notamment celui d’un banquier travaillant pour Liechtenstein Global Trust (LGT) et ceux d’autres banques, Clariden Leu et Credit suisse. Pas de quoi étayer les soupçons d’enrichissement illicite grâce à l’achat d’Uramin, mais assez pour «laisser supposer que M. Fric détiendrait des actifs cachés en Suisse», note le rapport remis par Alp Services à Areva le 26 septembre 2011.

Comment les détectives ont-ils obtenu ces informations? Dans les rapports, on trouve plusieurs références à des «sources confidentielles», euphémisme pouvant désigner des employés d’hôtels ou du secteur de la téléphonie qui renseignent parfois les professionnels de l’intelligence économique.

Dans le camp d’Anne Lauvergeon, on précise qu’Olivier Fric, ancien trader chez Elf à Genève, «paie ses impôts en Suisse et en France», qu’il a gardé son adresse de Paudex pour des raisons professionnelles et que «tout est transparent» en ce qui concerne sa situation fiscale.

Cette affaire serait restée dans l’ombre si une main secourable, non identifiée à ce jour, n’avait remis les rapports d’Alp Services à Anne Lauvergeon. Après avoir affirmé ne rien savoir de l’affaire, Areva reconnaît aujourd’hui avoir eu recours aux détectives genevois, mais dément avoir «donné suite à toute proposition impliquant une activité illégale». L’hypocrisie fait partie du jeu: les entreprises reconnaissent rarement leurs liens avec des cabinets d’intelligence économique, et professent la plus grande ignorance envers les méthodes pourtant éprouvées que ceux-ci utilisent pour récolter des informations (lire ci-dessous).

Pour ses services – qui incluaient de vastes études et recherches sur le marché de l’uranium, des Etats-Unis à l’Afrique –, Alp Services a facturé 622 000 euros (environ 746 000 francs) à Areva. Sur cette somme, l’enquête consacrée aux acteurs de l’achat d’Uramin représente seulement 50 000 euros, soit à peine 8% du total. Areva n’a payé à ce jour que 170 000 euros.

Quant à Anne Lauvergeon, elle réclame une indemnité de départ de 1,5 million d’euros à son ancienne entreprise. Deux rapports, émanant du conseil d’administration d’Areva et du parlement français, devraient sortir en février afin d’éclaircir les circonstances de l’achat d’Uramin.

«Les cadres d’Areva voyaient la catastrophe arriver, et le besoinde donner des explications»

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