Noyé dans les brouillards de la Reuss toute proche, le village argovien d'Auw se prépare dans le calme à célébrer dignement l'enfant du pays, celle que tous dans la région désignent comme la première sainte de Suisse. Maria Bernarda, née en 1848 Verena Bütler, va être canonisée dimanche à Rome par le pape Benoît XVI. La fête dans son village natal aura lieu une semaine plus tard, quand l'importante délégation de 200 pèlerins, emmenée par le curé du village Alphons Brunner et le syndic PDC Paul Leu, sera rentrée de la Ville sainte. La messe sera dite par l'évêque Kurt Koch, la conseillère fédérale Doris Leuthard, originaire d'un village voisin, prendra aussi la parole. Outre quelque 200 hôtes de marque, 300 sœurs de la Congrégation franciscaine de Marie Auxiliatrice, l'ordre fondé par Maria Bernarda en Amérique du Sud, sont également attendues.

Départ pour l'Equateur

Verena Bütler est née dans une famille paysanne pauvre. En 1848, le Freiamt argovien, qui a été le théâtre de guerres confessionnelles sanglantes depuis le XVIIe siècle, est un bastion catholique conservateur. Ses habitants ont mal accepté d'être attribués contre leur gré par Bonaparte à l'Argovie radicale et protestante en 1803. En 1841, alors que les tensions entre libéraux et catholiques sont à leur apogée, le gouvernement argovien décide du jour au lendemain de fermer tous les couvents du canton.

La jeune Verena, dans cet environnement exalté, montre très tôt des dispositions religieuses. Elle passe des heures en prière devant l'autel de l'église. A 19 ans, elle entre dans le couvent des Capucines d'Altstätten, dans la vallée saint-galloise du Rhin. Elle ne reviendra plus dans son village natal. A 32 ans, elle est déjà Mère supérieure. Elle s'attaque à réformer la vie qu'elle juge trop relâchée du couvent. A 40 ans, Maria Bernarda quitte l'Europe et émigre avec six autres sœurs en Equateur, où elle fonde la Congrégation des sœurs franciscaines de Marie Auxiliatrice. En 1895, la révolution la force à fuir en Colombie. Elle s'établit à Carthagène, où elle fonde écoles et hôpitaux. L'ordre compte aujourd'hui environ 850 sœurs, la majeure partie en Amérique du Sud.

La valse des reliques

A Auw, on rencontre pour la première fois le sévère portrait de la religieuse sous sa coiffe noire à l'entrée du village. Un panneau fleuri annonce la fête au village. Dans la vitrine devant l'église, la reproduction d'une photo montre une femme résolue au regard noir et dur. Sur le portrait peint à l'huile pour la niche qui lui est dédiée à l'intérieur de l'église baroque, on a adouci ses traits. Un livre d'hôtes témoigne de la dévotion dont la future sainte fait déjà l'objet. «Merci Bernarda d'avoir aidé mon fils à trouver une place d'apprentissage», peut-on notamment y lire. On y trouve également de nombreuses inscriptions en espagnol.

Sur la table à l'entrée, on peut acheter diverses reliques. Fabriquée à Milan, la médaille en argent avec l'effigie de Maria Bernarda d'un côté, et de l'autre un fragment d'os, à l'abri sous un verre bombé, coûte 5 francs, à verser dans le tronc. La vignette plastifiée est à 3 francs, on peut même, pour 50 centimes, emporter un portrait pas plus grand qu'un demi-timbre poste, avec, collé au verso, un minuscule fragment d'une étoffe noire qui aurait recouvert ses os.

Vénérée en Colombie

Dès sa mort, en 1924 à l'âge de 76 ans, Maria Bernarda fait l'objet d'une grande vénération en Colombie, qui la considère aussi comme sa première sainte. Sa popularité a atteint son apogée après les deux guérisons miraculeuses, en 1967 et 2002, qui lui sont imputées. Maria Bernarda Bütler a aussi laissé des traces à Auw. Il y a une route Maria-Bernarda, qui conduit à l'hospice Maria-Bernarda, un établissement pour personnes âgées planté en bordure du village dans les champs et dirigé jusqu'il y a une année par des sœurs de la congrégation. Mais depuis l'annonce de sa canonisation, le nombre de personnes qui veulent se recueillir dans le village de la religieuse n'a cessé d'augmenter.

Le commerce du pain bénit

Le sentier qui conduit à sa maison natale n'est balisé pour le moment qu'avec une feuille jaune A4, à côté de celle qui annonce «courges à vendre». Une arrière-petite-cousine de la sainte, Rosmarie Wicki, habite la maison aux volets rouges. Elle veille sur la chambre où est née Verena Bütler, une pièce qui déborde de portraits et de reliques. La boulangerie a créé un pain Maria Bernarda, dans un emballage bleu ciel à l'effigie de la sœur. La farine est bénie par le prêtre et 20 centimes sont reversés pour la mission. «Il en part en moyenne une vingtaine par jour», dit la boulangère. La commune et la paroisse aimeraient mettre rapidement sur pied un sentier de recueillement. «Nous sommes heureux de l'écho suscité par la canonisation, c'est une bonne chose pour nous», dit le chancelier d'Auw Stefan Schumacher.