#LeTempsAVélo

Durant six semaines, plusieurs équipes de journalistes du Temps et d’Heidi.news se relaient pour parcourir la Suisse à vélo et raconter ses transformations. Suivez leur odyssée grâce à notre carte interactive et retrouvez leurs articles écrits au fil du chemin.

Roman Bürgi est un homme jovial, râblé. Un physique de lutteur. Sa voix forte et enthousiaste retentit dans toute son entreprise. Bürgi-Infra-Grill est établie dans le village de Goldau, sur la route qui mène au Gothard. Des vastes fenêtres, on aperçoit l’un des arrêts du train à crémaillère qui mène chaque année des milliers de touristes sur la «reine des montagnes», le Rigi.

Avec son frère, Roman Bürgi est à la tête d’une PME de 25 personnes qui vend des cuisines aux professionnels de la restauration. Député au Grand Conseil schwytzois depuis huit ans, il est devenu président de la section cantonale en juin.

Pourquoi a-t-il rejoint l’UDC? La réponse fuse: «Suite à la non-réélection de Christoph Blocher au Conseil fédéral. J’ai trouvé cela tellement injuste que j’ai décidé de devenir actif au sein de ce parti.» L’UDC était un choix naturel, même si son père a fait de la politique sous la bannière radicale. «On a toujours beaucoup parlé de politique en famille et pour mon père, cela n’a posé aucun problème que je rejoigne une autre formation que la sienne», sourit-il. Sur un ton ferme et engagé, il assure se retrouver parfaitement dans la ligne du parti. Il fixe son interlocuteur et ajoute aussitôt: «Je ne suis pas un hardliner. Je suis contre les attaques personnelles et les coups sous la ceinture.»

#LeTempsAVélo, épisode 21Lara Dickenmann, star zurichoise du football féminin suisse

Premier parti du canton

Roman Bürgi est donc l’heureux président de la première formation du canton de Schwytz, dont l’électorat oscille entre 33 et 36%. Au gouvernement cantonal, elle détient trois sièges sur sept et compte 33 députés. A Berne, elle a envoyé deux conseillers nationaux (sur quatre) et un sénateur, Alex Kuprecht, qui préside d’ailleurs le Conseil des Etats. Lors de la précédente législature, l’UDC schwytzoise occupait d’ailleurs les deux sièges à la Chambre haute. Du jamais-vu en Suisse.

Comment expliquer un tel succès? Roman Bürgi joint les mains: le canton demeure essentiellement rural, attaché aux valeurs traditionnelles. Son parti se veut proche de la population, ses membres sont engagés chez les pompiers, au sein des sociétés de gymnastique ou de musique, encore très courues dans le canton. Et il parvient à rassembler tant des banquiers venus de Zurich que des enseignants, des paysans ou des entrepreneurs.

Débuts laborieux

L’an prochain, l’UDC schwytzoise fêtera ses 50 ans. Mais ses débuts ont été laborieux. Il a fallu attendre 1995 pour que le parti entre dans une nouvelle dimension avec l’élection du premier conseiller national de son histoire, Peter Foehn.

Ils ont réussi à conquérir l’électorat catholique grâce à une vision très traditionnelle, conservatrice et antiétatiste.

Oscar Mazzoleni, professeur titulaire de sciences politiques à l’Université de Lausanne

Dans toute la Suisse, le début des années 1990 marque le début de l’ascension de l’UDC, qui deviendra le premier parti du pays en 2003. Oscar Mazzoleni, politologue à l’Université de Lausanne, rappelle le contexte qui a favorisé ce développement: la fin de la guerre froide, la crise économique, le déclin du monde paysan et, bien sûr, la question européenne. Tous ces éléments ont créé des frustrations et des incertitudes qu’un «entrepreneur politique» redoutable a su percevoir: Christoph Blocher.

Un autre homme a joué un rôle clé dans le succès des démocrates du centre: Ueli Maurer, élu président en 1996. «De nombreuses sections ont alors été créées et consolidées, c’est la clé d’un succès durable», souligne le professeur en sciences politiques. Il ajoute que la réussite est aussi due à la professionnalisation des campagnes électorales qui a débuté dans les années 1990. Dans ce domaine, l’UDC a été clairement précurseur.

Blocher, plus fort que Jésus

L’un des exploits de l’UDC a été de conquérir des fiefs catholiques, comme Schwytz ou les autres cantons de Suisse centrale: «L’enjeu était de récupérer les électeurs de la droite traditionnelle. Ils ont réussi à conquérir l’électorat catholique grâce à une vision très traditionnelle, conservatrice et antiétatiste», estime Oscar Mazzoleni.

La force de l’UDC est aussi due à la faiblesse des autres formations.

Josias Clavadetscher, ancien rédacteur en chef du «Bote der Urschweiz»

Nous avons confronté l’ancien président du Parti radical suisse, Franz Steinegger, rencontré durant notre périple à Bürglen (UR), à cette question du succès d’un parti d’origine protestante dans une région très catholique. Réponse emplie d’humour: «Ici, on adore Christoph Blocher, plus que Jésus-Christ.»

Journaliste durant quarante-cinq ans, dont quinze ans comme rédacteur en chef du quotidien local Bote der Urschweiz, Josias Clavadetscher a suivi de près l’évolution politique de son canton. Attablé au Wysses Rössli, en contrebas du Rathaus de Schwytz, il analyse: «L’UDC est perçu comme un parti d’opposition. Ici, on n’aime pas que Berne impose des règles. Il est aussi conservateur, comme la majorité de la population.» Une tasse de café plus tard: «C’est le parti le mieux organisé, qui donne des formations complètes à ses membres. Il peut compter sur de nombreux jeunes.»

Notre carnet de route: #LeTempsAVélo, d’Egnach à Bellinzone

Maurer très populaire

A une autre table du bistrot, cinq hommes parlent politique. L’ancien journaliste les salue et poursuit: «La force de l’UDC est aussi due à la faiblesse des autres formations.» Pour l’avenir? Josias Clavadetscher pense que les Vert·e·s et surtout les vert’libéraux auront un rôle à jouer dans un canton, qui ne cesse d’accueillir de nouveaux habitants venant principalement de Zurich, Zoug et Lucerne.

Retour à Goldau, dans les vastes bureaux de Roman Bürgi. Lui aussi insiste sur l’attachement très fort des Schwytzois à leur liberté et à leur indépendance. Parmi les sonneurs de cloche opposés aux mesures du Conseil fédéral, il y a de très nombreux habitants de la région. Son parti s’apprête d’ailleurs à demander au canton de payer les tests à la place de Berne.

Ueli Maurer a-t-il donc eu raison de porter ce fameux t-shirt? Quelque peu embarrassé, Roman Bürgi répond: «C’était une réunion privée, la presse n’aurait pas dû en parler.» Sa voix reprend force: «Ici, il est très populaire, il habite d’ailleurs à 20 kilomètres de notre canton.» Le président reste très reconnaissant envers Ueli Maurer, dont l’engagement a permis à l’UDC de devenir le premier parti de Schwytz et de Suisse.