Dans son bureau de l’EPF de Lausanne, les murs sont bardés de diplômes, doctorats honoris causa et autres distinctions. La dernière en date: le «Nobel suisse», le Prix Marcel-Benoist reçu en 2013. A propos de Nobel, celui qui nous reçoit figure – dit-on – sur la «short list» du plus prestigieux des prix scientifiques.

Voilà près de quatre décennies que le chimiste Michael Graetzel, inventeur d’une cellule solaire révolutionnaire, fait la fierté de l’école lausannoise, où il est arrivé d’une Allemagne encore scindée. Trois coups sur la porte ouverte: on l’interrompt dans ses pensées pour discuter «suissitude» – ce qui l’a d’emblée emballé. Lui, en cette fin d’août caniculaire, avec bonhomie et dans un français aux délicieux accents germaniques, s’excuse d’être en short pour la photo. Et lorsque, tout de go, on demande à cet «Ossi» ce que le passeport suisse signifie pour lui, il tient à raconter son histoire depuis le début.

«J’ai quitté l’Allemagne de l’Est pour étudier à Berlin-Ouest, où les habitants avaient un passeport local leur donnant uniquement le droit d’élire le maire. Puis je suis venu en Suisse en 1977, à l’EPFL, son président Maurice Cosandey m’ayant convaincu. Mais après une dizaine d’années, le consulat allemand m’a signifié que j’étais parti depuis trop longtemps, et m’a privé de mon seul droit de vote.» Pire, on dit au chercheur que s’il demandait la nationalité suisse, il perdrait le passeport berlinois. «Pour moi qui venais de la RDA, le fait de ne plus pouvoir exercer aucun droit civique m’a beaucoup perturbé. Par ailleurs, voyant régulièrement au bord des routes les panneaux «On vote aujourd’hui» avec ce doigt levé, j’ai vite admiré le fantastique système démocratique suisse, appliqué à tous les échelons communautaires.»

Entre les mains du peuple

Etabli à Saint-Sulpice (VD), et parce que Carole, sa femme américaine, souhaite aussi changer de passeport, les époux Graetzel et leurs enfants Chauncey, Aimie-Lynn et Liliane demandent la nationalité suisse en 1997. «J’ai été surpris et fasciné par la procédure: cet examen très sérieux, pour moi, professeur dans la cinquantaine… Et le fait de se tenir tous debout devant un Conseil communal de 60 personnes, qui avait mis notre naturalisation à son ordre du jour! Quand on nous a demandé d’aller boire un verre lors de la délibération, je me suis vraiment senti entre les mains du peuple.»

La réputation naissante du chimiste – sa découverte de cellules photovoltaïques inédites simulant la photosynthèse date de 1988 – l’a-t-elle aidé? «Souvenez-vous de ce professeur américain de l’EPF de Zurich vivant à Zoug, à qui l’on a refusé le passeport suisse sous prétexte qu’il n’avait rien appris sur sa commune de domicile… Nous sommes très bien intégrés à Saint-Sulpice. Etre un professeur EPF n’a pas joué de rôle.» Les Graetzel sont naturalisés à l’unanimité en 2000. «Il était crucial pour nous de savoir que nous étions bien acceptés par les gens qui nous entourent.»

Demandez-lui comment l’on apprend à «être Suisse», et ce passionné de Max Frisch et de l’Orchestre de la suisse romande répond simplement: «A travers le «vivre ici» et le «vivre ensemble». En Suisse, les citoyens sont modestes, ne mettent pas en avant leur fortune, leurs connaissances, leur titre. Tout le monde est «Monsieur» ou «Madame». La prudence est de mise, le Suisse cherche au final à éviter les confrontations pour privilégier le fameux compromis helvétique. De plus, les gens aiment travailler. Et ne veulent pas augmenter les impôts, ce que j’interprète comme une méfiance ou un contrôle sur le gouvernement à qui l’on ne veut pas donner trop de pouvoir. Tout cela me convient.»

Profiter de l’accueil

Autant de traits de «suissitude» que l’avenant professeur dit avoir cernés grâce aux qualités personnelles qui servent aussi son métier de chercheur: observation, ouverture, curiosité. «Nous avons beaucoup appris de notre nouvelle vie ici. Et nous adorons désormais le ski et les fromages fondus…», rit-il.

Trente-huit ans après son arrivée en Helvétie, celui que l’on dit être l’un des dix chimistes les plus cités au monde tant ses avancées ont stimulé le domaine de la photonique est uniquement Suisse. Et il se sent comme tel aussi: «Après tant d’années, l’on s’éloigne de son pays de naissance, même si celui-ci n’est pas très distant.» Sa nationalité actuelle lui a-t-elle ouvert des portes sur le plan scientifique? «Certes, le monde sait que la Suisse dispose d’une très haute culture scientifique, ce qui peut aider. Mais dans les cercles scientifiques, l’origine n’induit a priori pas un statut particulier.»

Est-ce parce que la discussion tourne autour du thème de la nationalité, ou à cause de l’actualité, mais lorsque l’on emmène Michael Graetzel sur le terrain politique, il vient aussitôt sur la question des migrations. «Je suis d’obédience vert’libérale, dit-il d’emblée. Jeune, j’ai connu la dictature, donc je n’apprécie pas trop les gens représentant les extrêmes. Notamment ceux qui poussent trop loin l’idée de nationalisme.» Le 9 février 2014, le chimiste explique sans ambages avoir voté contre l’initiative de l’UDC «Contre l’immigration de masse». «Jadis, le fait de faire tomber le mur entre les deux Allemagnes a été un tel coup libérateur que je ne souhaite pas que les frontières s’érigent de nouveau trop rigidement. Car j’aime nos voisins. Cela dit, cette votation m’a fait réfléchir. En Suisse, l’on parle d’une limite à 80 000 migrants par an, soit un dixième de la population. D’aucuns se sont alors mis à extrapoler ce ratio à l’Allemagne, et ont remarqué que cela ferait 800 000 migrants. Ce chiffre choque vu son ampleur. Je peux concevoir que des gens ici aient peur, d’autant que la Suisse était déjà populaire. Je ne suis moi-même pas insensible à l’argument», dit-il, avant d’admettre: «Moi qui suis aussi un immigrant, qui ai pu profiter de l’accueil de la Suisse, ne devrais-je pas être plus tolérant? Oui. C’est pour cette raison que je reste réservé sur cette question.»

Ses convictions personnelles posées, et reprenant sa casquette académique, Michael Graetzel souligne à quel point ce vote d’il y a un an et demi pourrait être délétère pour la Suisse et sa recherche. «Pour l’heure, nous sommes encore dans le club» des programmes européens… «Mais si aucune solution n’est trouvée pour l’après-2016, les dommages seront importants.» Naguère, les scientifiques suisses ont été critiqués pour leur apathie durant la campagne pour cette votation. «Lors du discours de remise de mon Prix Marcel-Benoist, fin 2013, Johann Schneider-Ammann nous avait mis en garde. Je me suis senti très concerné. Nous, scientifiques, étions persuadés que l’initiative ne serait jamais acceptée…» Et dans de tels moments, Michael Graetzel était-il justement content d’être devenu Suisse? Sent-il encore vibrer les fibres de l’étranger qu’il fut à son arrivée en 1977? «Très rarement, rétorque-t-il sans réfléchir. Je me sens surtout profondément Européen.»