Panique dans les laboratoires? Pas vraiment, ou pas encore. Le vote du 28 novembre sur la loi sur les cellules souches embryonnaires inquiète modérément les chercheurs et les patrons des écoles. Certains ont toutefois choisi de sortir de leur légendaire discrétion: samedi prochain, une annonce paraîtra dans la presse romande, signée par des chercheurs des Universités de Genève et Lausanne ainsi que de l'EPFL, qui brandira deux arguments: la recherche sur les cellules d'embryons «est porteuse d'espoir pour la compréhension et le traitement de maladies humaines» et la loi proposée «respecte les principes éthiques».

Les hautes écoles soutiennent, mais ne veulent pas s'immiscer dans la campagne. A Genève, le recteur André Hurst justifie cette discrétion par le fait que «l'Université bénéficie de deniers publics qui émanent autant des partisans que des contradicteurs de telles lois. Nous n'avons pas à nous comporter comme un parti politique, mais à expliquer ce que nous faisons.» Pour l'heure, la mobilisation reste modeste. Patrice Mangin, le doyen de la Faculté de biologie et médecine de Lausanne, décrit le sentiment général: «Nous en parlons beaucoup, mais le climat est très différent par rapport au vote sur le génie génétique.» En 1998, l'initiative visant à interdire toute recherche en génétique, médicale ou agricole, avait semé la panique et poussé les scientifiques à intervenir comme jamais encore dans un débat public.

S'agissant des cellules souches, la tendance est à l'optimisme pour une raison précise: cette fois, il ne s'agit que de recherches ayant trait à la santé. Un sujet nettement plus facile à défendre auprès des citoyens que la manipulation de blé ou de maïs. Les observateurs s'attendent à une campagne bien plus dure lorsque l'initiative «Stop OGM» passera en votation populaire, sans doute l'année prochaine. Les promoteurs de ce dernier texte font d'ailleurs preuve d'un activisme précoce puisqu'ils distribuent déjà des tracts alors que la date de votation n'est pas encore arrêtée.

Au laboratoire de biologie cellulaire de l'EPFZ, Lukas Sommer résume: «Le climat semble plus propice, car il ne s'agit pas de génie génétique «vert», et tous les partis gouvernementaux soutiennent ce compromis.» Le président de l'EPFL Patrick Aebischer ne dit pas autre chose: ses chercheurs «ont confiance dans le vote du peuple, qui saura apprécier l'importance du sujet pour la recherche biomédicale».

Pionnière de la recherche sur les cellules embryonnaires, Marisa Jaconi, de l'Université de Genève, se montre pourtant plus nuancée. «C'est un sujet difficile, qui nécessite du temps pour l'appréhender. Et qui a du temps aujourd'hui? Je crains que les gens ne votent avec en tête une image négative du chercheur, vu comme un monstre. Alors que précisément, cette loi nous permettrait de travailler avec des règles claires, en toute transparence. Au fond, ce vote repose beaucoup sur une question de confiance envers les scientifiques». Souci comparable à Bâle, au Biozentrum de l'université: même si ces chercheurs ne sont pas directement concernés, ne travaillant pas sur des cellules souches humaines, ils se disent solidaires des partisans et redoutent, selon la porte-parole Anka Stark, une campagne «durant laquelle on joue sur les peurs de la population».

Et si la question de confiance recevait une réponse négative? Pour Patrick Aebischer, un refus serait «très problématique pour l'EPFL. Je suis persuadé que ce type de recherches est très important pour la biologie fondamentale, que des applications thérapeutiques en sortiront». Et selon lui, des chercheurs «pourraient quitter» la maison. Marisa Jaconi, elle, estime qu'elle «pourrait continuer comme dans la situation actuelle», mais non sans trouble: «Je me sentirais mal de faire un travail dont les Suisses disent ne pas vouloir, surtout avec l'argent public.»

De fait, un «non» ne signifierait pas une interdiction de l'usage de cellules embryonnaires, puisqu'elles sont déjà utilisées: mais les embryons congelés devraient être détruits et les chercheurs devraient recourir à l'importation, situation «hypocrite», selon la Genevoise, que connaissent ses confrères d'Allemagne et d'Autriche (LT du 4.11.2004). Lukas Sommer enfonce le clou: «Je ne sais pas si des collègues chercheraient à partir. En revanche, je suis presque sûr que si des médicaments efficaces étaient produits dans d'autres pays sur la base de recherches utilisant ces cellules, les Suisses en voudraient. Nous n'aurions fait qu'exporter nos problèmes éthiques et moraux».