Réalisation unique en Suisse par son caractère intercantonal et par sa taille, le futur hôpital Riviera-Chablais franchit un cap. Les députés vaudois et valaisans votent ces jours les garanties financières qui permettront que ce projet de 450 lits destiné à un bassin de 180 000 personnes sorte enfin de terre, à Rennaz (VD).

Mais, avant même que le chantier ne s’ouvre, la question du type de direction du futur établissement se révèle déjà explosive. Si la fronde des médecins contre Pascal Rubin, le directeur d’Hôpital Riviera, a pris une telle virulence (LT du 04.05.2012), c’est que celui-ci est pressenti comme patron de la future structure fusionnée.

A Sion, les députés ont accepté jeudi à l’unanimité que l’Etat du Valais cautionne cette réalisation commune pour un montant de 73,3 millions de francs, ce qui correspond à un quart de l’ensemble. Le conseiller d’Etat Maurice Tornay a levé le doute du haut et du centre du canton en promettant la rénovation de l’hôpital de Sion et une nouvelle implantation en site unique pour la partie alémanique.

Au Grand Conseil vaudois, la garantie d’Etat de 220 millions doit passer en plénum d’ici à fin mai. Elle n’a pas suscité d’opposition en commission. S’y ajoutera un crédit d’étude de 1,2 million de francs pour le raccordement de ce site excentré vers 2016, lorsqu’il ouvrira.

Après des années de discussions sur l’emplacement de l’hôpital et sa position dans les dispositifs sanitaires, Rennaz a désormais un «visage»: l’équipe neuchâteloise Geninesca Delefortie/Groupe 6 a remporté l’an dernier le concours d’architectes.

Le conflit autour de Pascal Rubin projette les responsables du projet dans l’étape suivante, celle du fonctionnement.

Les 30 médecins-chefs d’Hôpital Riviera, qui fusionnera avec l’Hôpital du Chablais dans le nouvel ensemble, ont saisi l’office de conciliation pour protester contre l’autoritarisme du directeur. Ils viennent d’obtenir le soutien des doyens de tous les hôpitaux régionaux vaudois. «Il est rare de voir un corps médical se mobiliser aussi fortement», souligne Pierre-André Repond, secrétaire général de la Société vaudoise de médecine (SVM).

Les médecins réclament un retour à l’esprit de partenariat stipulé dans leur convention collective, qu’ils estiment piétiné par le directeur. Ils ne veulent pas que celui-ci puisse régner en maître sur le futur établissement.

Les compétences de gestionnaire de Pascal Rubin, un physicien passé à l’économie de la santé, ne sont pas contestées. Mais le directeur s’est fait une réputation de dur là où il a passé. Il était arrivé au CHUV de Lausanne comme directeur adjoint en 2003, avec la perspective de succéder au directeur général trois ans plus tard. Mais le nouveau patron de la santé publique, Pierre-Yves Maillard, élu entre-temps, a préféré un médecin pour ce poste. Ne voulant pas rester numéro deux, Pascal Rubin accepte alors la direction d’Hôpital neuchâtelois. Il l’a quitté en 2010, en désaccord avec la conseillère d’Etat Gisèle Ory. «Mon objectif a toujours été de créer un hôpital pour 170 000 habitants, pas deux hôpitaux régionaux respectant un équilibre particulier», expliquait-il alors au Temps. Mais il sera aussi, lors de son passage neuchâtelois, en conflit avec certains médecins. A Montreux, dans ce nouveau bras de fer, il a obtenu le plein soutien de la fondation de l’hôpital.

«Nous ne voulons pas la guerre, je pense que nous pouvons aplanir la situation, assure le Dr Jean-Joseph Boillat, porte-parole des médecins-chefs de la Riviera. Mais nous tenons à la «fonction dirigeante élevée». Celle-ci est garantie dans la convention collective vaudoise, dont les médecins réclament d’emblée l’extension au futur hôpital intercantonal.

«Les personnels de Rennaz seront régis par une CCT, assure Marc Diserens, qui préside le conseil d’établissement du futur hôpital. Mais son contenu devra être négocié en tenant compte de tous les partenaires.» Selon lui, les médecins vaudois sont jaloux de leur statut et de leur rémunération actuels. Alors qu’on envisage d’installer, dans des murs neufs, quelque chose de nouveau.

Dans son dernier numéro, la Revue médicale suisse met le conflit de la Riviera – tout comme l’action des médecins genevois qui se plaignent d’être écartés de la succession de Bernard Gruson aux HUG – sur le compte d’une résistance somme toute salutaire à l’emprise managériale de plus en plus dominante sur la direction des hôpitaux et ayant comme conséquence une dépersonnalisation croissante pour les médecins et tout le personnel soignant.

En Pascal Rubin, les médecins contestent l’emprise managériale croissante sur la direction hospitalière