Georg Kreis est un cas à part. Cet historien bâlois au look typique d’intellectuel de gauche – chemise anthracite, lunettes, vélo – a toujours sa carte du Parti radical et revendique l’appellation de «bourgeois». Président de la Commission fédérale contre le racisme, il est le principal spécialiste de l’imagerie nationale suisse, des origines à nos jours. Il analyse la résurgence des thèmes patriotiques dans le discours politique.

Le Temps: On a vu la récente votation sur les armes se jouer sur le thème des «valeurs suisses», avec la résurgence du mythe du citoyen armé comme garant de la liberté. Faut-il en déduire que la mythologie nationale traditionnelle gouverne toujours le comportement électoral des Suisses?

Georg Kreis: Je ne crois pas qu’on se comporte ainsi en fonction des mythes. C’est plutôt l’inverse: on s’appuie sur les mythes pour légitimer son comportement. Il existe en Suisse une certaine arrogance citoyenne – ou une fierté citoyenne, si l’on veut employer un terme positif – qui fait que l’individu se voit comme l’instance ultime, le souverain auquel tout le reste est subordonné. Comme le dit Blocher: si le peuple décide quelque chose de contraire à la Constitution, alors il faut changer la Constitution. Les mythes aussi sont subordonnés, ils sont un instrument, qui est en quelque sorte à disposition. Le mythe national n’est pas quelque chose d’ancien, un vestige du monde archaïque, c’est un produit du monde moderne. Pour moi, comme historien, son existence appartient à la normalité. La seule chose étonnante, c’est l’augmentation, l’intensification de l’utilisation qui en est faite. C’est sans doute lié à la fin des idéologies, à la globalisation – mais c’est une explication facile – ou disons plutôt, l’impénétrabilité, la difficulté de s’orienter dans le monde que celle-ci apporte. Les mythes nationaux permettent en quelque sorte de s’y retrouver.

– A ce propos, comment expliquer la tonalité de la campagne des élections fédérales, avec l’«amour de la Suisse» des radicaux, le slogan du PDC («Ma Suisse, ma famille, notre avenir»)? La preuve que les mythes ont la vie dure?

– Les mythes ont un caractère de brume, de nuage, ils sont beaucoup moins exigeants qu’une idéologie, qui est un système de valeurs cohérent. Se réclamer de la Suisse n’engage à rien, alors que cela apparaît au premier abord comme un engagement contraignant. Mais je suis restrictif dans ma définition du mythe: c’est d’abord une histoire, une narration, un récit, alors que là, on a affaire à des étiquettes, à des labels. Je crois qu’on peut dire qu’à une époque, la politique se faisait sans agences de publicité, mais aujourd’hui, on a l’impression que certains comblent leur vide politique par la communication. Les stratégies de vente deviennent toujours plus importantes. Cela a aussi à voir avec le fait que les partis sont de moins en moins attachés à un milieu, à une classe particulière. Ils veulent parler à tout le monde. Le PDC ne veut plus être catholique: il insiste sur le fait que lui aussi, il est pour la Suisse. Je vois dans ce phénomène un signe que les divisions sociales se sont beaucoup dissoutes.

– Les socialistes semblent avoir plus de peine avec ce discours. Doivent-ils, eux aussi, ressortir leurs affiches patriotiques?

– En 2002, lors du vote sur l’adhésion à l’ONU, le PS avait effectivement produit une affiche montrant les trois confédérés portant le drapeau de la Suisse, de l’Union européenne et de l’ONU. Ça avait marché. Doivent-ils ressortir quelque chose de similaire maintenant? Je ne leur donnerais pas ce conseil. Ils auraient l’air d’imiter l’UDC, comme le Parti radical, et ça semblerait encore plus ridicule. Une partie de la gauche s’est d’ailleurs toujours révoltée contre le fait de reprendre le «nationalisme de la droite». Moritz Leuenberger, par exemple: lorsqu’il a dû accompagner Vaclav Havel au Grütli – qu’il découvrait, parce qu’Havel insistait pour y aller –, il y a fait chanter un cœur gay, pour casser un peu l’image traditionnelle de la prairie avec le cor des Alpes. Mais le PS d’aujourd’hui n’est plus antipatriotique. Son vrai problème est qu’il n’existe plus de milieu du socialisme, des ouvriers. Et si la politique de gauche, aujourd’hui, est une politique pour les plus faibles de la société, alors elle s’adresse en grande partie aux immigrés, dont beaucoup n’ont pas le droit de vote ou n’en font pas usage.

– Est-ce qu’à un moment, la mode du néopatriotisme politique va s’estomper?

– Je suis historien, donc réticent à prédire l’avenir. Mais il est possible qu’au bout d’un moment, on en ait assez. Qu’il y ait une impression de lassitude, de satiété, qui aura raison de cette mode.

Dernier ouvrage sur le sujet: Schweizer Erinnerungsorte, Zurich, NZZ Libro, 2010.